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11 juillet 2016 1 11 /07 /juillet /2016 19:32

Noel 1977Lu par François Bon.

 

Déconcertant roman que "Le 19 octobre 1977" de Bernard Noël! Et c'est un délice de se laisser dérouter par ce court ouvrage impossible à résumer: il ne recèle pas d'histoire au sens où l'on pourrait le concevoir aujourd'hui, alors que le roman traditionnel d'intrigues, néo-balzacien, règne en maître sur les lectures de celles et ceux qui suivent l'actualité littéraire de ce début de XXIe siècle.

 

Une manière de Nouveau roman

Dans "Le 19 octobre 1977", paru en 1979 dans sa première édition, en effet, l'auteur paraît se souvenir de certains éléments caractéristiques du Nouveau roman, entre autres dans son refus de toute circonstance exceptionnelle. Le titre lui-même est prosaïque, d'autant plus qu'il mentionne une date parfaitement ordinaire, peu susceptible de réveiller chez le lecteur un quelconque imaginaire "historique".

 

Dépourvu d'intrigue structurée, ce roman s'ouvre sur la vision d'un personnage qui achète un livre illustré dont une photo l'a accroché. Dès lors, le voyage prend le ton d'un "tropisme" à la manière de Nathalie Sarraute: ce peu de chose, un achat anodin a priori, devient tout. Cela se traduit par une approche quantitative (dimensions du livre, etc.) et qualitative, voire de finesse (échos dans le passé du personnage principal, avec des digressions sur son vécu actuel). On peut voir cela comme un "zoom avant", un regard très rapproché, mais aussi comme une manière, pour l'auteur, de faire languir son lecteur: celui-ci, tout au long de la première partie du roman, va se demander ce qu'est cette fameuse photo. La patience sera récompensée... vraiment?

 

Et enfin, s'il faut bien un personnage pour faire avancer le récit, celui-ci s'avère à peine prénommé, tout à fait ordinaire, loin des figures héroïques du roman traditionnel à la Balzac.

 

Rappel de Beaumarchais

L'aspect "tropisme" de ce roman va jusqu'à faire penser à une "folle journée" (autre titre du "Mariage de Figaro") de Beaumarchais revisitée - on se souvient qu'à sa manière, cette pièce de théâtre faisait apparaître certaines limites de la règle des trois unités. On retrouve cette interrogation dans "Le 19 octobre 1977".

 

L'action, on l'a dit, est difficile à résumer, entre achat d'un livre, violences mal expliques, dialogues philosophiques et interrogations littéraires, rencontres avec des femmes permettant à l'auteur de développer un érotisme sui generis. L'unité de lieu est en revanche respectée, au sens large: "Le 19 octobre 1977" se déroule à Paris. Quant à l'unité de temps, et c'est là qu'on s'approche le plus de l'ouvre de Beaumarchais, le lecteur a peine à croire que tout cela, toutes ces rencontres féminines ou masculines, alternant discussions, souvenirs, contacts et actes sexuels, se passe en une seule journée.

 

Le suc de la poésie surréaliste

Rien de sec cependant dans la démarche de l'auteur qui, en poète (au sens étymologique de "créateur"), illumine ses pages par un rythme de tous les instants et qui n'appartient qu'à lui. La ponctuation est malmenée à l'occasion, et les moments où le narrateur fait l'amour avec une femme sont écrits sans le "je", soulignant formellement à quel point il s'abandonne. L'oeil, image récurrente, devient métaphore du sexe féminin et invite au voyeurisme. Les blancs typographiques et les retours à la ligne savamment disséminés accélèrent la lecture, tout en lui donnant paradoxalement, sur la page imprimée, l'image d'un poème à savourer lentement. Cela, sans oublier des dialogues ébouriffants où le lecteur se perd, et qui ont des allures d'écriture automatique. Héritier du Nouveau roman, Bernard Noël le serait-il aussi des Surréalistes?

 

Au fil des pages, l'auteur s'interroge aussi sur l'art d'écrire, et surtout sur le piège des mots et de leur sens: "Il est vrai que me méfie des mots, de leur ruse, de leur relativité", lâche le narrateur, dès le début. Il est permis de penser que cette interrogation est personnelle, propre à l'écrivain lui-même autant qu'à son personnage. En effet, c'est sur le ton d'un témoignage que commence "Le 19 octobre 1977": "Comment dire: j'écris pour cesser d'écrire? A l'instant où j'entreprends ce livre..." Qui témoigne? On est prêt à croire que c'est Bernard Noël lui-même, mais rien ne le prouve indiscutablement.

 

A une date lambda, qu'on croirait choisie au hasard, l'auteur donne ainsi un caractère exceptionnel, autour d'un narrateur actif qui finit par allier Eros et Thanatos. En ce sens, Bernard Noël fait clairement oeuvre de poète, exigeant, en magnifiant un destin de son seul regard - que le lecteur est invité à partager, par connivence ou, de temps à autre, par effraction. Préfacé par un André Pieyre de Mandiargues qui joue ainsi le rôle de guide, "Le 19 octobre 1977" est un joyau littéraire aux couleurs intemporelles: il mérite d'être redécouvert et relu aujourd'hui encore.

 

Bernard Noël, Le 19 octobre 1977, Paris, Gallimard/L'Imaginaire, 2006, préface d'André Pieyre de Mandiargues.

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