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23 juin 2016 4 23 /06 /juin /2016 21:20

Jaquet PlacardDéfi Premier roman.

 

On dirait que le thème des immigrés et saisonniers italiens du milieu du vingtième siècle inspire les écrivains romands ces temps-ci! Le thème est présent dans "Dans l'ombre de l'absente" d'Olivier Pitteloud. On le trouve aussi dans "Une maison jaune" d'Abigaïl Seran, et Joseph Incardona lui donne toute sa place, avec un regard intérieur travaillé, dans "Permis C".

 

"L'Enfant du placard", premier roman de l'écrivaine vaudoise Tiffany Jaquet, aborde aussi cette période particulière de l'histoire suisse, où se croisent l'intérêt d'Italiens venus travailler et chercher une vie meilleure en Suisse et un pays qui a besoin de main-d'oeuvre étrangère mais se trouve tiraillé entre intérêt bien compris et xénophobie - avec, comme passage obligé, l'initiative Schwarzenbach de 1970.

 

L'auteure de "L'Enfant du placard" choisit une approche à double point de vue, effectuant des allers et retours entre l'époque actuelle, vue à travers les yeux de Claire Dumaurier (un nom qui rappelle celui de Daphné du Maurier, sans que le lien soit évident), et les années 1965-1970, vécues par un couple de saisonniers italiens venus travailler en Suisse. Du côté de Claire Dumaurier, on comprend vite qu'il y a un souci: tout commence par un cauchemar, montrant au lecteur que quelque chose ne tourne pas rond. C'est de là que démarre une quête, celle des origines. Selon la formule consacrée, la surprise sera considérable...

 

La raison plutôt que le romanesque

La quête des origines se double d'une tentative de romance. Claire est en effet divorcée, mère de deux filles jumelles, désireuse de refaire sa vie avec un homme qui ne soit pas comme le précédent. La romancière en place deux sur son chemin, Daniel l'avocat et Martin le bibliothécaire. On regrette que Daniel, l'avocat, soit trop rapidement expédié. D'une part, il s'avère trop caricatural pour être vraiment crédible, parvenant en deux répliques à dire que la culpabilité est une chose complexe puis à traiter facilement les immigrants de coupables par principe. N'a-t-il vraiment que des défauts? Est-il possible de se contredire de la sorte?

 

Ce qui ouvre un boulevard au personnage de Martin, intéressant au demeurant, mais un peu trop pétri de qualités, et finalement bien sage. Certes, ne recherche-t-on pas tous une stabilité dans la vie, fût-elle prosaïque? L'auteure a choisi cette voie réaliste et prosaïque, plutôt que de céder à l'audace du romanesque, ce qui est cohérent avec le personnage de Claire, qui sort d'un divorce avec un Patrick plutôt artiste et immature. Cela dit, le lecteur sent trop vite venir entre quels bras Claire va gentiment finir le roman, alors qu'une valse-hésitation émue et prolongée ("entre les deux mon coeur balance") aurait apporté un surcroît de piment au récit.

 

Lecture des années James Schwarzenbach

Je l'ai dit, il n'est pas possible d'aborder la question de l'immigration italienne en Suisse sans évoquer l'initiative Schwarzenbach de 1970 et le statut des saisonniers. La romancière a l'intelligence de ne pas peindre totalement en noir ce statut, en dessinant de façon équilibrée une existence certes difficile, parfois ubuesque, mais allégée voire illuminée par certaines circonstances: des patrons qui respectent l'immigré, voire le soutiennent - on pense au personnage de Marie Gerbault, patronne d'auberge.

 

L'auteure rappelle la montée de la xénophobie en Suisse, à la fin des années 1960, en mettant par exemple en scène un douanier qui sort de son devoir de réserve pour insulter les saisonniers que la romancière met en scène. Elle dessine aussi le mode de vie des immigrés saisonniers, vivant entre eux dans des hébergements aux allures de provisoire qui dure, dans des situations qui ne favorisent pas l'intégration. Un statut délicat: qu'un enfant naisse et tout est à revoir, la question du regroupement familial n'étant pas à l'ordre du jour.

 

Certes, "L'Enfant du placard" n'évoque pas suffisamment les arguments en faveur de l'initiative Schwarzenbach, les réduisant à une xénophobie inacceptable - alors qu'ils ont rallié une très forte minorité de votants - ce qui donne à ce regard un côté manichéen un peu facile: si les effets de la xénophobie ambiante sont bien décrits, le lecteur de "L'Enfant du placard" ne sait pas ce qui l'a fait émerger.

 

A cette réserve près, la peinture des années 1960/1970 apparaît crédible, avec ses coups de traître, ses aspects insoupçonnés ("L'Enfant du placard", comme son titre l'indique, approche le destin atypique d'un enfant né de parents saisonniers) et ses soutiens inattendus.

 

Le jeu des noms

La romancière joue volontiers avec les noms, et c'est pour le lecteur un joli jeu de piste. Il lui sera par exemple facile de rapprocher Marie Gerbault et Maria, la fille du couple d'immigrants - cette quasi-homonymie crée une parenté de fait entre ces deux personnages. Du coup, le fait même qu'un personnage s'appelle Mario suggère qu'il sera utile à l'intrigue. Cette parenté entre prénoms fait écho à celle installée entre Claire, nouveau prénom de Maria (par une péripétie que je ne dévoilerai pas ici), et sa version française, Soeur Clara: ce personnage joue aussi son rôle dans le récit...

 

On trouve un autre parallélisme dans les noms de lieux. Ainsi, Armadio, lieu d'origine des parents de Maria, semble un village italien imaginaire près de Pérouse; ce nom, signifiant "Armoire" en italien, rappelle forcément le titre du roman, "L'Enfant du placard", et fait écho à l'enfance clandestine de Maria. Toujours dans le domaine des noms de localités, on admettra que le choix d'écrire constamment le nom de Brigue à l'allemande (Brig) reflète le regard de migrants peu coutumiers du fait de traduire les noms de localités suisses.

 

Le lecteur pourra être surpris, enfin, par la description finalement brève de la scène de naissance de Marie, qui en affaiblit le caractère d'exception, ainsi que par la relative rapidité avec laquelle Claire digère ce qu'elle a appris au terme d'une quête qui la balade entre Lausanne et Pérouse: il y a quand même de quoi changer le regard qu'elle porte sur sa vie! Reste que l'auteure sait ménager des moments d'émotion, discrètement: ceux-ci naissent par des larmes ou des rires, ou par la description de complicités - on pense à celle qui croît entre Claire et Martin, et à laquelle la romancière attache, on le sent, une importance particulière.

 

Et en définitive, le lecteur appréciera dans "L'Enfant du placard" la peinture de quelques vies ordinaires, sans paroxysmes mais non sans surprises, rendue par une écriture soignée et fluide, où quelques agréables clins d'oeil au genre de la romance apparaissent, trahissant l'envie qu'a l'auteure de s'amuser, malgré la gravité, bien rendue au demeurant, d'un sujet générationnel.

 

Tiffany Jaquet, L'Enfant du placard, Lausanne, Plaisir de lire, 2016.

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