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22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 20:40

Cuba DiazLu par Françoise Bachelet.

Le site de l'éditeur.

 

Comment vivre quand on est un Cubain ordinaire, vivant au temps de Fidel Castro et exerçant humblement le métier de dentiste? Et quel regard porter sur des États-Unis présentés comme un Eldorado? Il y a quelque chose d'à la fois épique et doucement amusant dans "Parle-moi un peu de Cuba", roman de Jesús Díaz (1941-2002).

 

On s'amuse avant tout face à l'onomastique, énormément caricaturale. Staline Martínez, personnage principal de ce roman, est ainsi baptisé du nom d'un célèbre dictateur. L'auteur pousse ce jeu à l'extrême, en l'affublant d'un frère prénommé Lénine... et d'une soeur prénommé Stalina. Chacun se débrouille avec des prénoms si lourds à porter, en fonction de son destin, quitte à en changer... ou pas. Staline Martínez n'aime certes pas son prénom; mais il est le seul à ne pas savoir vraiment le gérer - alors que son aîné a jeté aux orties son prénom encombrant et que sa petit soeur, pour l'instant, assume le fait de s'appeler Stalina.

 

Staline Martínez est donc le personnage principal de "Parle-moi un peu de Cuba". Ni aîné ni cadet, il s'installe dans une zone grise qui le rend humain, voire attachant. C'est pourtant à ses défauts que l'on pense d'abord: il se montre veule, lâche, égoïste parfois, timoré toujours. En particulier, dans le couple qu'il forme avec la danseuse de cabaret Idalys, c'est bien elle qui porte la culotte. L'auteur excelle d'ailleurs à dessiner, pince-sans-rire, la relation tourmentée dominant/dominé installée entre Staline et Idalys.

 

Et que fait-il, notre Staline Martínez? Il hésite, de page en page. Il pendule entre Cuba et les États-Unis, en fonction de ses étroites habitudes, de son confort, et fait appel à la bienveillance de son frère installé à Miami. Ces allers et retours donnent à l'auteur l'occasion de décrire une aventure homérique où le personnage principal a facilement le dessous. L'écrivain joue, et c'est important, le jeu des allers et retours entre le présent et le passé: l'histoire est en effet celle d'un Staline Martínez coincé sur une terrasse à l'abri des regards et qui se souvient de ce qui l'a mené ici. Tout en nuances, le jeu des allers et retours entre le présent et le passé est parfait; l'évocation du passé de Martínez est même une respiration bienvenue dans ce qui aurait pu être un difficile huis clos baigné d'introspection.

 

Humour féroce et vitalité? Je n'irai pas jusque-là, et ne suivrai donc pas Raphaëlle Rérolle, qui a évoqué ce roman dans "Le Monde" à sa parution. Certes, les situations dans lesquelles Staline Martínez est plongé sont rocambolesques et mettent à l'épreuve un citoyen normal qui n'a rien demandé à personne. Mais le lecteur ne rit guère; il sourit plutôt, pas forcément de plaisir, en voyant Staline Martínez, looser notoire, "presque idiot tant il était bon", "un grand enfant" (ce sont les mots de Stalina, rapportés en fin de roman par l'auteur, pour les lecteurs qui n'auraient pas compris sans ça...), évoluer face à des situations qui le dépassent. Ces situations sont décrites de manière exacte, avec une pointe d'inquiétude parfois.

 

Ainsi l'auteur installe un système habile à trois pôles: il est question du vécu de Staline Martínez coincé sur une terrasse, de ses souvenirs et de ce que ceux-ci font ressentir au Staline Martínez d'aujourd'hui, parqué sur une terrasse où il prend douloureusement le soleil. Le présent est un masque, en effet: le personnage est tenu d'adopter le profil du "balsero" en restant au soleil jusqu'à n'en plus pouvoir, afin d'entrer aux États-Unis de façon crédible afin d'y vivre. Cela, à l'insu de la famille de Leo, alias Lénine, qui veut bien l'héberger.

 

On notera d'ailleurs que si l'auteur n'est pas tendre pour Cuba, il n'observe pas les États-Unis avec davantage de bienveillance: son regard outrancier dénonce la débauche d'informations et de journalistes débarquant quand ça les arrange, ainsi que les supermarchés américains où tout semble avantageux et abondant, mais où il faut bien finir par faire son choix. Autant dire que l'auteur parle beaucoup des États-Unis, ce pays fantasmé mais pas si chouette que ça (Lénine, l'avocat, y exerce le métier de clown - belle perspective professionnelle, en vérité!), mais aussi pas mal de Cuba, ce pays réel et difficile, mais rêvé également, par exemple par la figure angélique, presque irréelle, de Miriam - qui n'a jamais vécu sur les terres de Fidel Castro. Y être ou ne pas y être? En somme, telle est la question...

 

Jesús Díaz, Parle-moi un peu de Cuba, Paris, Métailié, 2011.

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