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1 février 2016 1 01 /02 /février /2016 21:16

Delgado SosaLu par Julien Védrenne.

 

Un homme de couleur chante avec passion dans un patelin d'Uruguay. Son anglais est incompréhensible. Que va-t-il advenir de lui après la révolution? Une petite centaine de pages suffisent à l'écrivain uruguayen Mario Delgado-Aparaín pour retracer le tournant d'une destinée: cela donne "La ballade de Johnny Sosa". Les éditions Métailié en ont publié une édition traduite en français par Jeanne Peyras et préfacée par Luis Sepúlveda, qui souligne l'importance de l'oeuvre de Mario Delgado-Aparaín dans la littérature uruguayenne d'aujourd'hui, marquée par la dictature.

 

La dictature? Dans "La ballade de Johnny Sosa", elle arrive peu à peu, à pas feutrés, et ses méfaits ne font guère de bruit. Pourtant, elle est omniprésente, dès les premières lignes, au côté voyeur assuré: l'oeil collé à un trou dans le mur, Johnny Sosa ne comprend pas tout de suite les tenants et les aboutissants des manoeuvres militaires qui se déroulent devant chez lui. Et elle finit par occuper tout l'espace. Tout en gradations, l'auteur excelle à dessiner cette lente invasion qui finit par toucher le quotidien de chacun.

 

L'auteur développe un regard personnel sur la dictature. Celui-ci est empreint d'une distance propice à l'humour grinçant; quelques anecdotes aux allures outrancières en témoignent. Et puis, il y a cette image choc (p. 55) autour de la guitare: "Elle aurait certainement eu une autre idée si elle l'avait vu ne fût-ce qu'une fois sur la scène du Chantecler, penché sur la lumière des cordes, la Black Diamond entre les mains comme une mitraillette pointée contre les nazis qui refusent de comprendre!" Ou quand - et l'image est transparente - la musique, et les arts en général, deviennent une arme contre ceux qui veulent faire taire les artistes...

 

Justement, Johnny Sosa, chanteur dans un bordel, fait figure d'artiste, si humble qu'il soit. L'auteur montre clairement la relation de domination crasse qui s'installe entre ce musicien misérable (un "sans-dents", dirait l'autre... et effectivement, l'auteur de "La ballade de Johnny Sosa", visionnaire, suggère que Johnny Sosa a besoin d'un dentier!) et les représentants mielleux d'une dictature qui entend l'exploiter. La scène humiliante où Johnny Sosa regarde ses hôtes manger des saucisses sans être convié à partager leur repas est parlante, essentielle. Mais il y a plus insidieux: les nouveaux maîtres l'invitent à changer de style musical et de langue, donc à abdiquer son identité pour devenir un homme nouveau, sans racines. Cela, avec des astuces rhétoriques classiques: on le compare aux pupilles du maestro Arturo Toscanini, on lui donne des cours de chant, on lui fait miroiter des triomphes. Le fait qu'il soit un Noir modeste, qui a intégré le statut inférieur que la société lui assigne (le régime importe peu...), ajoute encore au contraste.

 

Mais Johnny Sosa, en homme digne, a de la ressource. Il ne saurait se laisser embrigader pour des promesses creuses. C'est donc sur une évasion, sur un espoir hypothétique que s'achève "La ballade de Johnny Sosa". Et le lecteur adopte sans peine le point de vue du chanteur et de ceux qui lui sont proches, avec un sourire certain: même les dictatures militaires, celles qui vous coupent la radio et vous obligent à chanter dans leur langue, ont leurs portes de sortie.

 

Mario Delgado-Aparaín, La ballade de Johnny Sosa, Paris, Métailié, 2005, traduction de Jeanne Peyras, préface de Luis Sepúlveda.

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commentaires

Alex-Mot-à-Mots 02/02/2016 10:11

Il n'y a que la Corée du Nord qui s'obstine.....

Daniel Fattore 03/02/2016 22:56

C'est un autre style de dictature... un peu plus ancienne que celle de King-Jong Un, aussi.

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