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28 février 2016 7 28 /02 /février /2016 15:35

Myttenaere ChineDéfi Premier roman.

 

On pense au deuxième titre d'"Une vie" de Guy de Maupassant lorsqu'on lit "L'ancre de Chine" de l'écrivaine belge Chantal Myttenaere. Ou alors à Emma Bovary, si l'on songe à Marie, personnage principal de cet ouvrage aux accents parfois poignants, femme brusquement confrontée à un réel qui n'a rien de celui qu'elle a imaginé. Primé en 1988, ce roman, le premier de la romancière, a fait l'objet d'une réécriture complète. Cette nouvelle version a paru en 2010 aux éditions de L'Hèbe.

 

"Une vie"? Ou plutôt "L'humble vérité"... Le lecteur est invité à lire le récit de vie de Marie, âme grise née dans le monde des mines en Belgique au début du vingtième siècle. Marie est baladée entre richesse et misère, suivant en tout temps son mari tant que celui-ci est vivant. Abreuvée aux romans sentimentaux à deux balles, elle va découvrir la brutale réalité d'un monde qui tourne sans trop se préoccuper d'elle. L'aspiration à la richesse sera son but, tempéré par la fidélité à des conjoints aimés. Et l'alcool fait descendre le tout. Et face aux hauts et aux bas de la vie de Marie, faite de flamboiements et d'échecs, impossible de ne pas penser à la dernière phrase de "Une vie" de Guy de Maupassant: ""La vie, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit."

 

Il y a aussi quelque chose d'Emma Bovary dans la personne de Marie, délaissée par un premier mari intègre auquel, et c'est le pire, elle n'a pas grand-chose à reprocher, si ce n'est un penchant pour l'alcool et une certaine brutalité au lit. Comment remplir son quotidien? L'auteure met en scène quelques amants, et s'efforce de recréer ainsi le parfum de scandale de "Madame Bovary". L'écho n'est plus le même aujourd'hui; mais force est de constater, et cela dérange encore, que Marie renvoie l'image d'une épouse qui, dans une société lourdement codifiée, aimerait jouer un autre rôle que celui de mère et de femme au foyer qui lui est assigné. Ou au moins être quelque chose de plus.

 

Rôle assigné? C'est là qu'intervient la question de l'intelligence de Marie. Celle-ci se matérialise dans une appétence à la musique: enfant, elle aimerait apprendre à jouer du violon, mais son père n'a pas les moyens de lui payer des leçons. Plus loin, elle s'avère bonne chanteuse, mais l'occasion de percer ne lui sera jamais donnée, si ce n'est dans un cadre privé. Enfin, on peut voir dans sa relation avec le violoniste Winston une manière de devenir enfin violoniste sur le tard, par procuration, en soutenant un interprète. En contrepoint, les lectures de Marie suggèrent une certaine vie de l'esprit, nécessairement personnelle - et l'ensemble laisse au lecteur l'impression douloureuse d'un beau talent gâché. Il est enfin permis de voir dans la figure de son père, le Père Parfait, mort en tombant sur la tête, une sorte d'hérédité et d'indicateur au lecteur: le sujet est important.

 

"Ancre de Chine"? Un jeu de mots facile pour un titre de roman, certes, mais porteur de sens ici, avec cette figure de Marie qui a vécu sur quatre continents mais a vécu les moments les plus forts de sa vie sentimentale en Chine. C'est avec beaucoup de pudeur que l'écrivaine dessine la relation d'amour impossible entre Marie et François-Cheng, son "amant de la Chine du nord". Et au-delà, la Chine trouvera d'infinies résonances dans le vécu de Marie, baladée entre le Congo et le Québec, au travers entre autres d'un tapis bleu de Chine auquel elle tient et que l'auteur fait revenir dans son récit, comme un leitmotiv. Le jeu de mots est donc justifié: la Chine sert effectivement de référence à la femme dont le lecteur découvre l'existence ici.

 

Quatre continents... mais que les amateurs d'exotisme passent leur chemin! L'auteure ne s'appensantit guère sur les beautés de la Chine, du Congo ou du Québec. Adoptant le regard d'une femme qui a vécu les deux premiers tiers du vingtième siècle, elle en recrée aussi les stéréotypes, de manière crédible et sans juger, quitte à choquer le lecteur actuel, sensibilisé aux questions de racisme. Et d'une manière globale, c'est plutôt le côté terne et ennuyeux d'un vécu quotidien dans ces contrées (deuils, maladies, famille, solitude), éventuellement éclairé par le sexe et la consommation d'alcool (encore!), qui est mis en avant. Côté beauté, le lecteur sera séduit par le dessin des relations humaines, que celles-ci soient cordiales ou difficiles: c'est là que l'auteure met l'accent.

 

Enfin, pour dessiner le récit de vie de Marie, l'auteure met en scène sa petite-fille, à l'écoute de sa grand-mère, crayon à la main. Marie se raconte... tout en déclarant, de temps à autre, que cette histoire de vie ne mérite pas d'être racontée, qu'il vaut mieux laisser la place au rêve d'une vie jamais vécue. Le personnage de la petite-fille est ainsi placée face à un choix impossible: dire "l'humble vérité" ou la cacher pour préserver le mythe parental (tiens, c'est aussi le point de départ de "Un sujet français" d'Ali Magoudi, mais là, le père ne s'est même pas raconté...). L'auteure trouve une manière de ménager les deux points de vue: certes, elle racontera de manière très réaliste la vie de son aïeule... mais dans son écrit, elle lui donnera la mort de ses rêves, suggérant que jusqu'au bout, une vie peut être plus que ce que le monde, les gens, l'histoire ou les circonstances imposent.

 

Chantal Myttenaere, L'ancre de Chine, Charmey, L'Hèbe, 2010.

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