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13 novembre 2015 5 13 /11 /novembre /2015 21:34

Stellini RaisonLu par Crok'lecture, Emilie, Flo, Titou.

Défis Premier roman et Rentrée littéraire.

 

Promotrice des lettres en Suisse romande, passionnée de littérature et d'Angleterre, Marilyn Stellini se devait d'offrir à celles et ceux qui la connaissent un premier roman, si possible suivi d'autres. Publié il y a quelques semaines chez Bragelonne/Milady, "Au-delà de la raison" est le premier opus d'un diptyque intitulé "Le Coeur de Lucy" . C'est aussi un un roman solide, surprenant parfois, mais généralement fondé sur des valeurs sûres. Il est rédigé dans une langue sans aspérités de style, qui déploie un rythme tantôt lent comme un fleuve, tantôt emporté, mais toujours empreint d'une certaine pesanteur, celle des grandes symphonies romantiques.

 

L'éditeur a classé ce roman dans sa collection "romance", non sans raison. L'auteure installe une relation amoureuse passionnée entre Lucy Hadley, 19 ans, et et Jack de Nerval, qui a le double de son âge. En construisant ses personnages, l'auteure a pris soin de les doter de quelques handicaps pour qu'ils n'explorent pas la Carte du Tendre sans soucis. Jack est marié et père de famille, et Lucy, née de parents indignes et généralement suspecte de sorcellerie, n'est pas un bon parti. Tout les éloigne, tout doit les rapprocher, la cause est entendue; dès lors, comment l'auteure va-t-elle les jeter dans les bras l'un de l'autre, de la manière la plus définitive possible? Ou pas? Plus que l'objectif, en somme, c'est le chemin qui est intéressant.

 

De la psychologie avant toute chose

Pour que ce cheminement soit captivant, l'auteure joue sur la psychologie de ses personnages. Il en résulte un ouvrage aux méandres tors. On veut croire aux hésitations de Jack, tiraillé entre ses obligations familiales et ses sentiments envers sa très jeune amante, même si certains éléments du récit font figure d'alerte: Jack de Nerval n'est-il pas un homme à femmes et un pilier de bistrot? Naïve, Lucy l'est un peu, forcément, puisqu'au début du roman, elle est vierge et n'a guère connu de flirts - elle fait dès lors figure de personnage blanc sur lequel écrire, ab ovo, toute une éducation sentimentale.

 

Alors certes, dès lors qu'il faut faire chanter les violons, l'auteure s'y connaît. Mais autour de Lucy, la romance fonctionne de façon réactive et passive, loin de la morale du conte de La Fontaine "Comment l'esprit vient aux filles". Tout va vite: vierge à Nouvel An, Lucy va recevoir pas moins de trois demandes en mariage avant même que l'hiver ne s'achève. A travers ces demandes en mariage, l'auteure installe trois types d'hommes possibles: celui qu'on écarte assez (ou trop) vite (Buchanan), celui qui fait figure de choix raisonnable (Allan) et celui qui représente la passion (Jack). Et la tension entre l'amour et la passion va effectivement sous-tendre l'ensemble du roman.

 

Le poids des convenances

Tout cela ne serait rien sans le poids des convenances. L'auteure n'a pas hésité à se renseigner sur les moeurs qui prévalaient dans l'Angleterre rurale du dix-neuvième siècle, version post-napoléonienne. La vie de Lucy se déroule dans le cadre familial d'une famille certes bien dotée d'un point de vue symbolique (gentry), mais désargentée.

 

Dès lors, s'installe une tension entre les principes qu'on entend défendre (et le personnage de Henry, le grand frère, les incarne à lui seul) et une implacable réalité qui oblige à transiger avec la morale la plus stricte. Cette tension n'est pas sans évoquer celle qui, oscillant entre nécessités d'entretien et chimères, habite le roman "Les Aristocrates" de Michel de Saint-Pierre.

 

Reste que d'une manière générale, le contexte social paraît pesant. L'auteure montre une famille élargie qui fonctionne pour ainsi dire en autarcie: une gentry éloignée des images proprettes, bourgeoisement enviables, qui viennent à l'esprit dès qu'on entend ce mot. En effet, celles et ceux qui s'en réclament ici sont obligés, l'argent se faisant rare, de mettre la main à la pâte et de seconder le personnel domestique - une manière de "déroger", au sens originel du terme. De manière un peu étonnante, il ne sera guère question, en revanche, de religion: Dieu ne vient pas à la rescousse de Henry, présenté comme le gardien de la maisonnée.

 

Chamanisme et médecine

Lucy Hadley est-elle une sorcière? D'emblée, l'auteure installe le doute, en ouvrant son roman sur une scène mystérieuse où apparaît un loup. Cela dit, à l'instar de nombreux personnages de roman (c'est le fonds de commerce d'une certaine littérature fantastique), Lucy pressent confusément qu'elle est différente, et exploite des talents qu'elle a à l'état natif. Pour bien souligner cette différence, l'auteure fait de Lucy une figure impétueuse, difficile à contenir, qui se détache d'un environnement austère et conventionnel.

 

Ces talents aux confins du surnaturel, l'auteure les dessine avec clarté. Les rêves de Lucy rythment le roman, et sont présentés de manière particulièrement prégnante. La question de leur interprétation est posée, suggérant une réflexion qui va au-delà d'un rationalisme étriqué.

 

Et puis, l'auteure confère à Lucy Hadley des talents de mège, pour reprendre le mot de Jean-Paul Pellaton. Talents à double tranchant: d'un côté, on est bien content d'avoir Lucy pour se soigner; de l'autre, ses compétences, acquises sans qu'on sache trop comment, jettent sur elle une suspicion rédhibitoire: c'est une sorcière. A moins qu'il ne s'agisse d'une chamane? La question est posée, mais elle n'est pas exploitée dans "Au-delà de la raison". Le lecteur de ce roman saura se contenter des quelques recettes de bonne femme, par exemple contre la gueule de bois: l'écorce de saule serait souveraine... mais n'est-ce pas la version native de l'aspirine, dont la substance active est l'acide acétylsalicylique, précisément tirée du saule?

 

Ce n'est pas le seul aspect que l'écrivaine suggère sans le creuser jusqu'au bout: elle se ménage plusieurs portes ouvertes. Certes, "Au-delà de la raison" s'achève sur un épilogue et sur un moment de calme relatif, à la fois aboutissement et porte ouverte sur une autre histoire, dans la vie de Lucy Hadley. Et le lecteur qui aime les scènes sensuelles, explicites, aura eu son content. Cela dit, croire que "Au-delà de la raison" se suffit à lui-même est une illusion: trop de pistes sont esquissées pour qu'un lecteur chevronné se contente de ce seul livre. Et de fait, l'auteure promet une suite, d'ores et déjà intitulée "De toute mon âme", qui sera une synthèse et un couronnement de ce premier opus. Gageons qu'elle répondra aux nombreuses questions que "Au-delà de la raison" laisse en suspens.

 

Marilyn Stellini, Au-delà de la raison, Paris, Bragelonne/Milady, 2015.

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