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21 octobre 2015 3 21 /10 /octobre /2015 22:27

Casati Colonialisme

Lu par Fondation littéraire Fleur de lys, Iresmo, Laurence Biava.

 

Toutes les actions de l'esprit humain doivent-elles migrer vers le numérique, simplement parce que c'est possible? Roberto Casati, philosophe italien, apporte dans "Contre le colonialisme numérique" une réponse nuancée à la question. En particulier, il refuse une accusation qu'on pourrait lui faire d'emblée: non, il n'est pas contre la technologie. Mais il est favorable à une utilisation ciblée et empreinte d'esprit critique, et rejette le "colonialisme numérique", soit l'intrusion irréfléchie et massive du numérique dans la plupart des domaines de notre vie. Son essai, accessible et percutant, se penche en particulier sur les questions de la lecture, de l'attention et de l'enseignement.

 

Roberto Casati n'hésite pas, cela dit, à aller chercher ses exemples ailleurs que dans la lecture numérique. L'hypothèse qu'il expose sur l'arrivée victorieuse du numérique dans le domaine de la photo est concluante: c'est grâce à un appareil polyvalent, smartphone ou téléphone portable, que la photo numérique a imposé une révolution dans l'art des prises de vue, celui-ci passant d'un acte rituel limité à certaines circonstances à une manière de prendre des notes, selfies, photos de petits plats, etc. au quotidien, sans même y penser. Les téléphones portables et smartphones incluent en effet un appareil photo numérique et se trouvent dans la poche de tout un chacun. Ce sont de véritables couteaux suisses, véhicules entre autres d'une fonction qui, accessoire a priori, a fini par s'imposer.

 

L'auteur se montre plus critique avec la lecture au format numérique, et ses arguments s'avèrent originaux. Il considère en effet que le livre papier est un objet parfait, centre d'un écosystème, et il le compare avec la liseuse, trop exclusive pour convaincre un lecteur de changer de support (l'appareil photo numérique n'y est pas parvenu selon l'auteur, la photo numérique s'est imposée grâce au téléphone portable) et la tablette, qu'il décrit comme la vitrine commerciale d'Apple, Google et consorts. Il la perçoit comme un danger pour l'attention que requiert un livre: une tablette a toujours un machin qui clignote pour détourner l'attention. Du coup, et cela fait l'objet d'un chapitre, un tel objet ne devrait pas avoir sa place dans une école, à moins que son utilisation ne soit strictement cadrée: selon l'auteur, l'école doit rester un lieu préservé où tout doit être mis en oeuvre pour optimiser l'acquisition du savoir. C'est avec vigueur que le philosophe taille en pièces certaines théories et statistiques qui lui paraissent mal étayées à ce sujet, ainsi que les scientifiques qui les portent, à l'instar de l'universitaire Paolo Ferri.

 

L'auteur démonte brillamment le mythe des "natifs numériques", simplement en réfléchissant à ce que l'on veut dire par là et à ce que cela implique. L'expression vient en effet de l'idée que le numérique serait une langue maternelle. Or, selon l'auteur, celle-ci serait d'une simplicité désarmante (cliquez sur j'aime, sélectionnez l'appli du bout du doigt) pour l'utilisateur - quelle indigence pour une "langue maternelle"! Le philosophe italien met par ailleurs en regard les "natifs numériques", qu'on voit volontiers jeunes, et les aînés qui sont vite très à l'aise avec les technologies numériques, au moins autant que leurs cadets. Le numérique est-il leur langue maternelle? Sans doute pas. 

 

On suivra volontiers le philosophe dans sa fine réflexion sur l'acte de voter, prélude à une critique en règle du vote électronique. Selon l'essayiste, ce dernier modifie certains aspects bien installés du vote traditionnel au moyen d'un bulletin sur papier: la garantie de voter dans l'isolement grâce à l'isoloir, l'assurance que le vote est bien arrivé (dans l'urne), qu'il est anonyme (pas d'interception d'informations entre l'isoloir et l'urne) et n'a pas pu être détourné. Son raisonnement trouvera un écho chez toute personne qui fait un sondage en ligne: quelle est la garantie réelle d'anonymat? Il est permis de se poser la question, d'autant plus qu'on se retrouve assez vite noyé de publicités par courriel, dont on ignore d'où elles viennent.

 

On sera en revanche plus nuancé face à l'enthousiasme que l'auteur porte au projet Wikipedia. Il est regrettable, en effet, qu'il ne tienne pas suffisamment compte des petits jeux de pouvoir qui se trament derrière cette encyclopédie en ligne, ni de la mauvaise foi régulièrement utilisée par les wikipédiens comme argument supplétif voire prioritaire aux critères d'admission d'un article - j'en ai été victime lorsque je rédigeais des articles là-dedans. La conclusion de Roberto Casati est cependant intéressante: la rédaction d'un article sur Wikipedia peut être un bel effort intellectuel, voire un sujet de devoir scolaire de haute volée, surtout s'il dépasse la simple compilation d'extraits copiés et collés sans réflexion (mash-up, etc.).

 

La conclusion de l'ouvrage est un parfait récapitulatif de tout ce qui a été exposé au préalable. Rappelant que chaque support doit trouver sa place sans s'imposer indûment, l'auteur se distancie une dernière fois de l'accusation de "luddisme" qu'on pourrait lui faire, et prend la mesure du parcours de son livre. Un livre qui renouvelle heureusement les arguments usuellement utilisés dans le débat numérique/papier et s'avère donc indispensable à celui-ci. Cela, d'autant plus que sa lecture est agréable, et même souriante par moments.

 

Roberto Casati, Contre le colonialisme numérique, Paris, Albin Michel, 2013. Édition traduite de l'italien par Pauline Colonna d'Istria et complétée par rapport à la version d'origine.

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