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14 juillet 2015 2 14 /07 /juillet /2015 23:01

Laclavetine NousLu par E. Altés, Nuages et vent, Wodka.

Défi Un mois, des titres.

 

Et si le cercueil du maréchal Pétain prenait un peu l'air? Jean-Marie Laclavetine s'est emparé d'un fait divers rocambolesque survenu en 1973: quelques nostalgiques de la Collaboration ont décidé d'exhumer la dépouille de l'homme de Vichy afin de la ramener à Douaumont, auprès des poilus qu'il a commandés à Verdun. Sur cette base authentique, l'auteur brode très librement un roman remarquable, d'une ironie cinglante et d'une belle inventivité, qui fait traverser quelques décennies d'histoire récente et met à nu les idées en vogue.

 

Le titre, déjà, suggère immanquablement la personne du maréchal Pétain, sans le nommer. Cela, avec le risque d'introduire dans la tête du lecteur le refrain d'André Montagnard et Charles Courtioux. Ce n'est pas l'essentiel, cependant: l'auteur développe, en contrepoint, une relation chaotique entre deux de ses personnages, Paul et Léna. Lorsque celle-ci revient vers lui, avec leur fils (mais est-il vraiment le fils de Paul?), on peut aussi être tenté de les entendre dire "Nous voilà" (p. 226).

 

L'histoire amoureuse qui constitue la trame de ce roman revendique clairement une parenté avec "L'Education sentimentale", roman de Gustave Flaubert. Le lecteur sera mis sur la piste au début du chapitre 23 (page 237), qui démarque, au féminin, l'une des dernières séquences du roman de Flaubert (III, 6). Paul, figure de "Nous voilà" ballottée par les vents de la vie, spectateur délibéré d'une existence faite de peu de chose, n'est pas sans rappeler par certains traits le Frédéric Moreau de "L'Education sentimentale". Enfin, avec "Nous voilà", l'écrivain signe une belle tentative d'intégration de la fiction au réel.

 

Ce réel est dépeint dans un sens marqué des flous artistiques. Les repères temporels sont bien là, on reconnaît les élections présidentielles successives de 1973 à 2007. Cela dit, de nombreuses figures politiques ne sont pas nommées, ou alors de manière elliptique. Il est cependant facile de reconnaître Jean-Louis Tixier-Vignancour ou Jean-Marie Le Pen - pour n'en citer que deux. Les repères temporels servent aussi d'élément rythmique: en les citant les uns à la suite des autres sans les approfondir, l'auteur donne au lecteur l'illusion que le film s'accélère. Un procédé un peu lourd peut-être, mais efficace: on ne voit littéralement pas le temps passer.

 

"Nous voilà", c'est aussi le portrait des idéologies à la mode dans l'après-Mai 68, entre fachos et gauchos. Difficile de dire vraiment de quel côté l'auteur penche: s'il étrille les tenants d'une certaine droite avide d'Ordre nouveau, il n'épargne nullement les travers des jeunes idéalistes vivant en communauté et désireux de changer le monde. Et cela, avec une ironie jouissive. Mieux: il excelle à montrer les trajectoires des personnages, de quelque bord qu'ils soient, à étudier leurs reniements. A ce titre, le chapitre 30 (scène de mariage) est une merveille, les valeurs proclamées naguère par chacune et chacun paraissant avoir volé en éclats au profit d'un pragmatisme plus profitable en termes d'honneurs et de lucre.

 

Partant d'un événement réel et un peu fou, Jean-Marie Laclavetine offre avec "Nous voilà" un roman épatant, qui assume par moments son côté grand-guignolesque et offre, à travers de jeunes gens comme vous et moi, le portrait franc et sans fard d'une certaine époque, partant des idéaux proclamés à leur trahison plus ou moins bien assumée.

 

Jean-Marie Laclavetine, Nous voilà, Paris, Gallimard 2009.

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