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22 juin 2015 1 22 /06 /juin /2015 21:04

Hirsch LibertaliaLe site de l'auteur.

 

Le Second Empire s'effondre, la Commune est réprimée. C'est dans le contexte de la fin du XIXe siècle que Mikaël Hirsch a choisi d'installer son dernier roman. Il y est question de deux jeunes gens qui se construisent au fil des ans, dans une France et une Europe soudain changeantes. Chacun a ses convictions: l'un est juif, l'autre est nourri d'idées libertaires, et l'utopie de Libertalia les fait rêver et avancer. Quittant une Alsace passée sous le joug allemand, tous deux entendent monter à Paris. Et alors que Bartholdi l'Alsacien construit sa Statue de la Liberté, ces deux personnages, Baruch dit Bernard et Alphonse dit Fons, cherchent et trouvent leur place dans la société.

 

La question des fluctuations d'identité est centrale dans "Libertalia". Celle-ci est portée en particulier par le personnage de Baruch. L'auteur expose avec précision la tension que peut ressentir un jeune homme à la fois juif et alsacien: pour au moins l'un de ces traits, la société de son temps va le rejeter - et la superposition de ces deux caractères s'avère douloureuse, à moins d'en masquer une. Ce que souligne le changement de prénom. L'auteur suggère que le nom de famille pourrait aussi évoluer, de "Lehmann" en "Léman", du fond de l'Alsace à Paris.

 

Moins centrée sur elle-même, la figure de Fons n'en est pas moins captivante aussi: elle suit les idéologies de son époque. On verra ainsi passer les frères Reclus, ainsi que quelques idées de liberté bien dans l'air du temps. Libertalia, utopie ancienne instaurée à Madagascar et dont il ne reste rien, fait ainsi figure de mythe, de terre promise mythique qui fait avancer le bonhomme. Cela, non sans la possibilité d'une désillusion, illustrée de manière tranchante par la scène où Fons est initié aux mystères de la franc-maçonnerie.

 

La soif de liberté, l'ambition d'échapper à un déterminisme social pour être enfin soi-même irrigue ce roman, qui met en scène un voyage fluvial qui a tout d'une exploration. L'auteur la relate du reste dans le cadre d'un chapitre intitulé "Mississipi", comme si ce voyage sur la Marne, de l'Alsace à Paris, était une expédition dans le Nouveau monde. Echappe-t-on à ce déterminisme social? Pas sûr, si l'on en croit les vicissitudes sentimentales de Bernard, obligé de redevenir Baruch à certaines occasions. Et l'amertume n'épargne pas Fons, embarqué dans des aventures hasardeuses par-delà les océans, à l'instar du percement du canal de Panama: la liberté, le détachement, n'est-ce que cela?

 

Le sujet abordé par l'auteur est important, et celui-ci apprécie de le développer en des paragraphes compacts qui demandent au lecteur d'avoir du souffle. Il l'aide cependant en évoquant des éléments historiques détaillés et pas forcément connus, parfaitement intégrés à un propos qui dépasse la petite personne de ses personnages. "Libertalia", cette contrée rêvée et lointaine, c'est la métaphore d'un tournant historique, marquée par l'aspiration à une liberté qui paraît encore possible. Mais, conçue par un certain Bartholdi pour porter son flambeau bien haut, cette liberté n'est-elle pas déjà un leurre, un objet creux? En montrant les visiteurs payants du chantier de la Statue de la Liberté, idole monstrueuse, l'auteur de "Libertalia" le suggère...

 

Mikaël Hirsch, Libertalia, Paris, Intervalles, 2015.

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