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18 mai 2015 1 18 /05 /mai /2015 21:10

Kapllani PageLu par Téri Trisolini, Yv.

Le blog de l'auteur, le site de l'éditeur.

 

"La dernière page", roman de l'écrivain albanais d'expression grecque Gazmend Kapllani, est un ouvrage inscrit entre deux pays, pour ne pas dire plus: d'un côté la Grèce, qu'il a fallu quitter, et de l'autre l'Albanie, patrie d'adoption. Mais ces deux pays existent-ils vraiment? Et dès lors, quelle culture adopter? De manière évidente, le lecteur se dira que "La dernière page", c'est la dernière page de l'existence du père de Melsi, page énigmatique puisque celui-ci est mort à Shanghaï et a laissé un roman inédit qui ressemble étrangement à une autobiographie. Naturellement, en jouant le jeu du roman enchâssé dans un autre roman, l'auteur entretient le doute, mais si peu...

 

"Des cultures qui n'existent pas": en effet, l'auteur interroge les bases culturelles de deux Etats. Il y a d'abord la Grèce qui, au temps du fascisme, n'offrait plus de protection satisfaisante à ses citoyens juifs. Quelle est donc cette indigne patrie? La question traverse le roman inédit laissé par le père de Melsi: avec sa famille, le personnage du fils a dû adopter un nouveau prénom (d'Albert, il devient Isa), une nouvelle foi (de juif, il devient musulman, et même communiste convaincu) et un nouveau lieu de vie: de Thessalonique, ils passent à une petite ville d'Albanie, Kavaya. Et Isa le musulman devient "le crypto-juif".

 

Albanie, justement... l'auteur revient régulièrement sur l'idée que l'Albanie est un pays qui n'aurait pas dû exister. Inexistence soulignée par le rappel des peuples qui ont successivement occupé son territoire, et aussi par la volonté du régime d'Enver Hoxha d'éliminer certains héritages du passé: en voulant créer "le premier état athée au monde", rappelle l'écrivain, le chef d'Etat a invité les citoyens albanais à créer des prénoms sans racines religieuses. Vrai, faux? Mes lecteurs albanais pourront le confirmer, mais l'auteur indique que le prénom "Melsi" a été créé à partir des noms de Marx, d'Engels et de Staline. Par contraste, l'auteur souligne avec force l'origine de certains objets, tel le frigidaire Obodin fabriqué en Yougoslavie - encore un pays qui n'existe plus! Pour reprendre les mots de l'auteur, "Balkan hesapi!": va-t'en donc comprendre quelque chose aux Balkans!

 

Dernière page donc, dernière page écrite de la vie d'un homme qui a lui-même consacré son existence à la chose écrite, comme archiviste, et qui a donné le jour à un traducteur, donc à un passeur. A travers la destinée de l'archiviste, l'écrivain recrée de manière précise la progression et la chute d'un citoyen albanais présenté comme normal: dans le cadre d'un régime contraignant, il suffit d'une liaison non agréée par le régime pour tomber bien bas. Il souligne ainsi la fragilité de tout statut social, en Albanie mais aussi ailleurs: le moindre faux pas compte, et l'arbitraire d'un système politique peut en amplifier l'importance. L'auteur a du reste l'adresse de mêler à ce faux pas des considérations individuelles, à travers la figure de Akil O., sorte de trait d'union entre les deux récits menés en parallèle dans "La dernière page": l'autofiction paternelle et la narration de l'existence actuelle d'un fils venu de Grèce en Albanie pour organiser les funérailles de son père.

 

Se construire une identité, se repenser sans relâche: voilà à quoi sont contraints les personnages principaux de "La dernière page", et voilà à quoi ils s'emploient avec ardeur, sans relâche. Les aléas de l'histoire et de la vie en général les ballottent de manière extrême, et du coup, le lecteur les trouvera attachants et intrigants: au fond, qui sont-ils? Qui est Isa, ce juif devenu musulman de papier, et qui est Melsi, qui porte un prénom bricolé de toutes pièces? Tout en interrogeant le lecteur sur la notion d'identité, vue comme un palimpseste volontaire ou contraint, "La dernière page" invite à un double voyage plus dense qu'il n'y paraît à travers l'histoire et le présent d'une Europe orientale en mouvement permanent.

 

Gazmend Kapllani, La dernière page, Paris, Intervalles, 2015. Traduction du grec par Françoise Bienfait et Jérôme Giovendo.

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