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24 avril 2015 5 24 /04 /avril /2015 21:55

hebergement d'image"Le Canal": un titre sobre, idéal pour un roman court. Après son premier roman "Le Canular divin", l'écrivaine vaudoise Valérie Gilliard plonge dans les eaux noires, au calme trompeur, du canal de la Thièle, où une enfant disparaît brusquement. Ce faisant, elle témoigne d'un très beau travail sur la langue, qui confine à la poésie la plus pure l'espace d'un intermède.

 

L'intrigue tient en peu de mots, c'est vrai: tout tourne autour d'une fillette qui disparaît soudain dans le canal. Le prologue du "Canal" fonctionne comme une scène d'exposition. Sous des airs froidement factuels, mine de rien, il installe les personnages appelés à jouer un rôle dans le roman. Surtout, il s'avère elliptique à la fin, comme si l'auteur, au fil de la plume, souhaitait garder un maximum de portes ouvertes. Dès lors, le lecteur s'interroge: la fillette est-elle morte noyée, ou y a-t-il un espoir? Et hop, le voilà embarqué.

 

L'ouvrage donne dès lors la parole aux protagonistes dont le lecteur a découvert les silhouettes dans le prologue: la mère de la noyée, un pêcheur, une vieille dame, un jeune gars qui cherche à se profiler à l'UDC, etc. Quitte à risquer un certain manichéisme (les Suisses paraissent d'emblée suspicieux face aux étrangers, alors que les étrangers semblent forcément devoir susciter l'empathie), l'auteure construit des personnages intéressants, rien qu'en les laissant parler. Leurs voix sonnent juste et sont recréées avec finesse. On apprécie ces Yougoslaves qui ont appris le français tel qu'on le parle en Suisse et évoquent leur Natel, on aime les helvétismes et les tours typiques qui émaillent le discours du pêcheur. Le jeune UDC lui-même fait l'objet d'un travail de fond, et fait apparaître avec pertinence le type du jeune con que l'âge seul saura rendre sage. Et tous ces points de vue, parfois contradictoires, parfois concomitants, auxquels il faut ajouter ceux de la presse, constituent autant de regards sur un fait divers.

 

La langue de l'auteure est, sans complexe, le français tel qu'on le parle en Suisse. Un choix évident pour un récit profondément ancré dans son terroir: tout se passe dans la petite ville vaudoise d'Yverdon-les-Bains. L'auteure utilise des procédés classiques pour rappeler les lieux: désignation de lieux-dits, évocation de rues et d'éléments remarquables comme la Maison d'Ailleurs, haut lieu de la science-fiction. Cela, sans oublier des lieux populaires et familiers comme les centres commerciaux: "la" Migros a sa place ici. Et puis il y a l'Orbe, et le canal... Sans s'imposer comme un personnage à part entière, le décor s'avère travaillé, réaliste et crédible.

 

Enfin, l'auteure a l'élégance de faire bref. Chaque personnage s'exprime deux fois; cela suffit pour faire le tour d'un événement presque banal, pour en dire la douleur qu'il peut générer chez les principaux intéressés. A la manière d'une ouverture sur le monde, "Le Canal" va jusqu'à esquisser avec justesse (il n'en faut pas plus) les conflits survenus en Yougoslavie dans les années 1990, et leurs retombées sur des civils dont la seule aspiration est de vivre normalement et dont l'existence a vite basculé. L'auteure offre ici quelques flash-back porteurs de sens, dans la mesure où ils éclairent aussi la situation présente:

 

Avec "Le Canal", Valérie Gilliard confirme un talent romanesque certain, et une véritable virtuosité dans l'art de recréer des voix d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. Elle offre un roman qui sonne juste et résonne suisse, jusqu'aux accents et aux mots, mais qui ouvre aussi les portes d'autres univers.

 

Valérie Gilliard, Le Canal, Vevey, Editions de l'Aire, 2014.

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