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4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 20:48

hebergement imagesTout le monde se souvient de "Gomorra" de Roberto Saviano. Je l'ai lu et chroniqué ici même; et dans la foulée, à l'époque, je me suis aussi procuré "Mafia Export" de Francesco Forgione. Un ouvrage qui parle d'un sujet proche, en se penchant sur trois organisations mafieuses italiennes (Cosa Nostra, 'Ndrangheta et Camorra) et s'intéresse à leur expansion mondiale. Certes, chaque chapitre aurait mérité un livre entier; mais l'auteur, engagé à gauche dans la politique italienne, historien et professeur en sociologie des organisations criminelles, a le mérite, avec ce volume, d'offrir un regard sur des choses qu'on ne veut pas forcément voir.

 

Il y a en effet une constante dans "Mafia Export". L'auteur met en évidence le fait que les pays du monde ne sont pas suffisamment armés contre le crime organisé tel qu'il est pratiqué par les mafias italiennes, et souligne le manque de volonté de certains Etats à l'aide d'exemples factuels. Les conséquences sont dramatiques parfois, et l'auteur ne manque pas de rappeler la tuerie survenue dans une pizzeria de Duisbourg en 2009. Il montre aussi certaines lacunes liées aux accords de Schengen, qui offrent la libre circulation à la criminalité aussi. Et rappelle avec force qu'en matière de lutte contre la criminalité, l'Italie s'arme (arsenal légal, etc.) mais ne peut agir seule. On regrettera quand même que l'auteur présente dès la page 27, d'une manière presque positive, comme un résultat de la politique d'Obama la lutte contre les paradis fiscaux qu'il a engagée: dans les faits, les Etats-Unis ont surtout protégé leur propre système bancaire, qui peut être plus opaque que, mettons, le secret bancaire à la façon suisse (1) - pensons à l'Etat du Delaware. Un aveuglement curieux: après tout, il est question d'une guerre économique...

 

De manière plus originale et méritoire, l'auteur place les personnalités au coeur de son essai, qui arbore dès lors des allures de reportage vivant montrant des humains en action: scènes d'arrestation dans un aéroport, actions criminelles ou légales menées par tel ou tel mafieux. Le lecteur s'y perd un peu au début, tant les acteurs sont nombreux. Il se raccrochera aux récits proposés par l'auteur, qui ne manquent pas de saveur. Les vicissitudes d'un bateau de cocaïne colombienne, narrées au premier chapitre et mettant en évidence les tensions entre acteurs du crime, adoptent des airs de polar rocambolesque sous la plume de l'auteur.

 

Non moins croustillante est la peinture des usages des mafieux, brièvement esquissés ou analysés en profondeur. Ainsi apprend-on que certains rituels, par exemple les repas de fête en famille, sont un point faible sur lequel la police et les rivaux vont s'appuyer. Le lecteur apprend aussi que les mafieux calabrais ouvrent facilement des pizzerias dans leur lieu de domicile à l'étranger, comme couverture - et ce, même si la pizza n'est pas une spécialité typiquement calabraise. Au restaurant, regarderez-vous donc votre pizza de la même façon après la lecture de ce livre? Il est à relever que l'exemple de la pizzeria est emblématique d'un élément important: la volonté des mafias d'offrir une façade respectable.

 

Mondialisation? La structure de "Mafia Export" épouse celle du globe terrestre, où se côtoient cinq continents. L'auteur sait à la fois présenter les constantes et dégager les spécificités de chaque continent pour les mafias. Sociologue, il présente même, brièvement, comment les expatriés s'organisent sur place. Enfin, il évoque les types d'affaires qui se développent çà et là, de manière parfois inattendue: textile (un sujet approfondi dans Gomorra), mais aussi restauration, fabrication de fausses perceuses Bosch, spéculation et activités hôtelières sur les rivages espagnols. Enfin, l'auteur rappelle que les mafieux qui s'installent à l'étranger le font pour les opportunités qui s'y présentent, plus que pour le confort, et prennent le risque de perdre le contrôle sur le noyau italien de leur organisation.

 

Le lecteur sera surpris et peut-être amusé de savoir que l'auteur, laïc assumé mais qui cite Saint Jean, porte le même nom que Padre Pio, capucin et saint de l'église catholique. Mais s'il souhaite découvrir en première approche les aspects internationaux de la mafia sous ses formes les plus connues, il sera comblé avec "Mafia Export". Cela, d'autant plus que l'auteur utilise des documents solides pour étayer ses propos: rapports de police, etc. Et qu'il propose une cartographie illustrée du crime organisé international. Enfin, de généreuses annexes viennent nourrir la réflexion du lecteur.

 

Francesco Forgione, Mafia Export, Arles, Actes Sud, 2009, traduction de l'italien par Etienne Schelstraete.

 

(1) A ce sujet, on se référera avec profit à "Le secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" de Myret Zaki, dont je parlais ici.

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commentaires

Alex-Mot-à-Mots 05/03/2015 14:04

Seul un italien pouvait écrire sur le sujet. Quoique les russes ne sont pas mal non plus.

DF 06/03/2015 20:51

J'aime bien ces essais sur la mafia - et ceux qui en sont proches connaissent souvent bien le sujet. Ce serait aussi intéressant de lire un livre sur les triades japonaises, et sur d'autres systèmes de crime organisé à grande échelle. Ne serait-ce que pour en savoir plus... Je te souhaite un beau week-end!

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