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6 mars 2015 5 06 /03 /mars /2015 20:52

hebergement imagesLu par Clément Chatain, Doelan, Ma Bibliothèque Bleue, Woland, Yugcib.

Le blog de l'auteur.

 

Sous le pseudonyme de Becdanlo, l'écrivain Bernard Fauren hante Internet depuis de nombreuses années. Au moment de commander mes premiers exemplaires du "Noeud de l'intrigue", j'ai glissé son nom dans Lulu.com, et c'est comme cela que j'ai obtenu mon exemplaire de "Camille", un roman atypique, que l'auteur a auto-édité en 2006. Cela, avant une parution aux éditions Brumerge deux ans plus tard, dans une version dont j'ignore si elle a été remaniée. Et ce n'est que ces tout derniers jours que j'ai enfin pris le temps de découvrir ce beau livre - mieux vaut tard que jamais!

 

"Camille" s'ouvre sur un chapitre largement introspectif, qui donne la parole à Pierrot, un homme interné, à la suite d'un jugement, dans un établissement psychiatrique. Cette introspection permet à l'auteur de placer ses pions: avec l'asile, il est question d'un contexte profondément déshumanisant. On ne salue pas les patients, on ne prend pas congé d'eux, et ceux-ci prennent des médicaments qu'ils ne connaissent pas forcément - quitte à être testés à leur insu, comme des cobayes. Ces choses élémentaires, l'auteur souligne avec force qu'elles font défaut dans les relations entre les patients et le personnel, supposé "normal" - encore que...

 

Reste à introduire le personnage de Camille. Et de même que Tartufe n'apparaît qu'assez tard dans la pièce de théâtre éponyme de Molière, Camille se fait un peu désirer. L'auteur use de quelques astuces de rétention d'information pour donner au lecteur l'envie d'en savoir plus sur elle et de tourner les pages: il donne d'abord la parole à Pierrot, puis il évoque Camille, mais à la troisième personne du singulier, ce qui met une distance entre elle et le lecteur. La faisant ensuite parler à la première personne du singulier avant, enfin, de l'intégrer au récit, l'auteur donne au lecteur l'impression d'un personnage qui, venu de loin, s'approche du théâtre des opérations avant d'en prendre le contrôle. Cette manière d'écrire est rugueuse (les virages sont secs), mais évocatrice. Et dès lors que Camille et Pierrot, couple atypique, sont ensemble, autant abandonner la formule du récit à deux voix. Quitte à casser rapidement le rythme installé au départ du roman - et à amener le lecteur dans une rythmique déconcertante.

 

L'auteur se montre allusif dès lors qu'il s'agit de savoir ce qui a mené Pierrot dans un établissement psychiatrique. On n'en saura pas grand-chose de plus au sujet de Camille: au fond, pour l'auteur, il suffit de savoir qu'un tournant de vie indéfini les a conduits ici. Une option qui peut frustrer: tout au long du roman, on se demande qui est vraiment Pierrot, et si l'on veut bien admettre, concernant Camille, qu'avoir vu la Vierge est problématique d'un strict point de vue rationnel, cela ne devrait pas suffire à expédier quelqu'un à l'asile. Choisissant de défier la raison, l'auteur va plus loin en donnant une dimension fascinante à Camille - fascinante en ce sens que le lecteur va finir par se demander si elle est humaine: "Je ne suis que ce que l'autre désire" (p. 185), dit-elle par exemple. C'est par elle que le fantastique entre dans le roman, un fantastique nimbé de mysticisme chrétien (il est question de Vierges noires, tradition assez mystérieuse...). Cela dit, le lecteur bêtement rationaliste pourra aussi trouver la figure de Camille crédible s'il considère qu'elle est "une sacrée mytho". Ah, le charme de l'incertitude des romans fantastiques...

 

Si certains antécédents de Pierrot et Camille sont occultés par l'auteur, force est de constater que celui-ci observe le présent avec beaucoup d'acuité et de générosité. Il ne manque pas une occasion de dire les sentiments que Pierrot ressent envers Camille. En face, les sentiments de cette dernière, pudique, conservent leur part de mystère. Elément clé, l'onirisme vient s'ajouter à cette relation où les personnages dorment beaucoup: le lecteur va plus d'une fois se demander s'il est dans un rêve éblouissant ou dans la réalité la plus prosaïque, celle de la fuite - puisque "Camille" est le récit d'une évasion. Dans le rêve, il y a cependant une constante: ce cargo qu'il faut explorer. Eventuellement à deux, puisque Camille a l'étrange pouvoir de retrouver Pierrot dans ses rêves.

 

Le lecteur finira ce livre avec l'impression à la fois frustrée et exaltée qui peut naître à la lecture d'un roman fondé sur une excellente idée, très travaillé, mais qui aurait mérité un ou deux derniers coups de lime pour arriver à la perfection. De l'épopée des évadés Camille et Pierrot, il retiendra un beau voyage au pays des rêves, où la valse résonne fatale ou amoureuse, et une histoire d'amour généreuse qui va plus loin que le désir sexuel - et se présente ainsi comme infiniment plus porteuse qu'une simple attirance physique. Il retiendra que derrière tout homme apparemment fort, il y a une femme. Et sans doute gardera-t-il, en refermant "Camille", le souvenir de deux personnages qui, en voulant devenir libres à nouveau, n'aspirent à rien d'autre qu'à retrouver leur statut perdu d'êtres humains.

 

Bernard Fauren, Camille, éd. Bernard Fauren, 2006.

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