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23 décembre 2014 2 23 /12 /décembre /2014 19:36

hebergement d'imageLu par Criticus.

Le site de l'éditeur.

 

Best-seller en Russie en 2005, l'ouvrage "La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048" a déjà une petite histoire derrière lui. Traduit en français sur demande de l'auteure, désireuse qu'il paraisse en France, ce roman n'a pas tout de suite trouvé un éditeur dans ce pays. La faute, peut-être, à une problématique sulfureuse: l'auteur imagine ce que pourrait être une France entièrement soumise à la Charia, dans quelques décennies. Un choix recevable dans le cadre d'un roman de politique-fiction, pour autant que la qualité suive - et que le lecteur s'en trouve captivé.

 

Des camps religieux en présence

L'auteure décrit les camps en présence avec clarté: il y a d'un côté les musulmans, vus comme les méchants, et les autres, chrétiens et athées, vus comme les gentils. Tels qu'ils sont vus, les musulmans paraissent les héritiers d'un islam conquérant, rigoriste, qui a plus à voir avec celui de l'Etat Islamique (EIIL) qu'avec une pratique apaisée - un islam qui hiérarchise encore ses croyants, entre les convertis de fraîche date, soupçonnés à tort ou à raison d'opportunisme, et les anciens. Les personnages concernés sont dépeints à grands traits caricaturaux, et si certaines pages rappellent immanquablement des choses vues par les lecteurs, les stéréotypes ne manquent pas non plus.

 

De l'autre côté, se trouvent ceux qui déplorent un mode de vie "à la française", perdu à force de décadence: "Quand on commence à faire des concessions, on ne peut plus s'arrêter", illustre l'auteure, à plus d'une reprise. Il y a ici des athées, dits "résistants", et des chrétiens. Là s'insère une critique en règle de l'héritage de Vatican II; les catholiques mis en scène sont des "purs" qui privilégient l'esprit et les rituels d'une foi à l'ancienne, héritière du schisme d'Ecône, méfiante face à l'autorité des derniers papes du XXe siècle, et considérée comme plus respectueuse de toute la grandeur de Dieu. Certes, le lieu clé de l'intrigue, Notre-Dame de Paris (devenue la mosquée Al-Franconi - certaines pages de description ne sont pas sans rappeler ce que Jean Raspail dit de la basilique Saint-Denis dans "Sire") impose des personnages chrétiens forts. Mais on aurait aimé en savoir plus sur les personnages athées et sur ce qui les motive.

 

Et de part et d'autre, les reproches et les surnoms dégradants fusent... L'auteure n'évite pas un certain manichéisme, et en suggérant l'idée d'un grand remplacement à la Renaud Camus, se positionne clairement du côté de ceux qu'elle présente comme opprimés.

 

... et ça ferraille!

Il est intéressant de constater que la vie des non-musulmans est dépeinte comme celle de citoyens de seconde zone, confinés dans des ghettos, et de terroristes. Songeant sans doute à d'autres terrorismes actuels, l'auteur interroge le lecteur: et si tu étais minorisé et asservi chez toi, prendrais-tu les armes? C'est discret: l'ouvrage s'ouvre sur une ambiance de reportage choc, montrant entre autres la lapidation d'un viticulteur sous l'Arc de Triomphe: la production d'alcool est interdite...

 

L'auteure parvient ensuite à monter un crescendo dans la violence entre les deux camps, qui éclate à la première opportunité. En connaisseuse de Paris, elle dépeint avec art la mise en place d'une pré-guerre civile. Quelques personnages montent au créneau au nom d'un groupe de population afin, symboliquement, de reconquérir Notre-Dame de Paris et d'y célébrer une messae. Le lecteur retiendra la jeunesse de ces hérauts, et aussi leur détermination. Cela, sans oublier la figure de Valérie, qui aurait mérité un rôle plus développé mais suggère de manière troublante (stigmates, inédie) telle ou telle sainte, voire la Vierge elle-même.

 

Un goût d'inachevé

Il faut certes un certain courage pour donner un visage aussi précis au méchant, alors que d'autres imagineraient une politique-fiction avec des ennemis sans visage, empruntant de manière hétéroclite à ce que l'on aime détester aujourd'hui afin d'en faire un méchant "mainstream", susceptible de plaire à tout le monde. Et alors que le romancier Michel Houellebecq s'apprête à publier un ouvrage sur un sujet proche, il vaut la peine de se plonger dans la prose d'Elena Tchoudinova si "La Mosquée Notre-Dame de Paris" se trouve à portée immédiate de main.

 

Cela dit, ce roman souffre de quelques longueurs, dues à des exposés de géopolitique et d'histoire religieuse qu'il aurait fallu mieux intégrer à la narration - on pense au chapitre 3, "Slobodan". L'avenir dépeint (ça se passe en 2048) rappelle un peu trop notre présent; certains éléments sont même déjà dépassés aujourd'hui, à l'instar des supports de mémoire informatique.

 

La traduction française de "La Mosquée Notre-Dame de Paris" n'est guère soignée, par ailleurs: on y devine des glissements de sens (la "pite" est-il bien une feuille d'agave, en contexte, ou n'est-ce pas plutôt un pain pita?) et des facilités ("kafirka" sonne à la fois arabe et russe, mais pas français).

 

Au terme de la lecture de ce roman politique teinté de mysticisme, il reste donc un goût d'inachevé, l'impression d'avoir lu une bonne esquisse plutôt qu'un bon livre, apte à être publié. Une bonne esquisse quand même, puisque malgré les longueurs et les imperfections, malgré les éléments insuffisamment creusés, l'histoire de "La Mosquée Notre-Dame de Paris" fonctionne et sait accrocher son lectorat.

 

Elena Tchoudinova, La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048", Paris, Tatamis, 2009. Traduction anonyme, préface d'Anne-Marie Delcambre.

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