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10 novembre 2014 1 10 /11 /novembre /2014 22:50

hebergement d'imageDéfi Thrillers et polars.

 

Il était dans ma pile à lire! Il a fallu que Lydie Salvayre décroche le Prix Goncourt et qu'elle soit présente à la Fête du Livre de Saint-Etienne pour que j'aille récupérer "Passage à l'ennemie", un vieux poche de plus de dix ans. Honte sur moi: c'est une lecture formidable, rapide et rythmée, qui révèle une véritable voix.

 

L'histoire est facile, déjà vue peut-être: un policier tombe amoureux d'une des personnes qu'il est censé surveiller, ce qui influe sur son point de vue. Mais si l'intrigue est simple, l'auteure sait offrir d'autres trésors à son lectorat.

 

Importance et fluctuations du style

Il y a d'abord le style choisi. De loin, "Passage à l'ennemie" se présente comme une succession de rapports de police signés de l'inspecteur Arjona. On peut certes s'attendre à un ton "implacable et martial", comme le promet la quatrième de couverture. Mais dès les premières phrases, l'auteure suggère que quelque chose va dévier: le grain de sable est dans la machine, dès les premières phrases.

 

Sans tarder, en effet, elle introduit des éléments de prise de distance: l'outrance des mots, l'utilisation ostentatoire de la troisième personne du singulier ("le soussigné" - un petit côté Alain Delon revu par les caricaturistes), et l'expression, de la part d'Arjona, de considérations personnelles déplacées dans un rapport de police - sans oublier les notes de frais pour des services farfelus tels qu'un cours de hip-hop. Autant d'éléments qui suggèrent l'ironie et - c'est le sommet de l'art du poète - créent une voix. Autant dire que les rapports successifs en apprennent davantage sur Arjona que sur ce qu'Arjona est chargé de surveiller.

 

Cette voix va connaître des fluctuations. L'auteure amène un adjuvant efficace à ces fluctuations: la consommation de haschich. En a-t-elle vraiment besoin? Pas sûr: le style se fond par ailleurs avec les sentiments amoureux de l'inspecteur Arjona, qui se fait lyrique dès lors qu'il est question de sa "Dulcinée" et ose, en d'étonnants élans de passion, des mots vulgaires peu en phase avec son éducation catholique stricte.

 

Quelques personnages

La voix d'Arjona est difficile à rendre sympathique: l'inspecteur est un sacré bonhomme, chargé, qui a tout de la caricature. Comme policier, il tient à se montrer loyal jusqu'au bout, droit dans ses bottes, quitte à assumer un fond d'hypocrisie (il ose paraphraser le Tartufe de Molière, p. 90) et à surjouer. L'auteur profite de ce personnage difficile à aimer pour glisser quelques stéréotypes catholards et donner à voir certains aspects du statut de l'écrivain, à travers la figure de Vallendray, poète "transgressif" de bistrot.

 

Face à Arjona, le mutisme de Dulcinée la bien-aimée est très parlant, si j'ose cet oxymore. Il est impossible d'y voir une indifférence brutale, puisque Dulcinée ne dédaigne pas l'expression non verbale de ce qu'elle ressent: regards, sourires à peine marqués, pleurs. C'est cependant Arjona qui finira par reconstruire son histoire, commune, en utilisant la forme habituelle du rapport de police, chiffré et donc rythmé. Et s'il s'avère incapable de parvenir à ses fins (p. 69 ss, on n'est pas loin de la tentative de viol), il comprend qu'il y a peut-être quelque chose à faire et, en bon macho, ne désespère pas.

 

Le roman recèle encore quelques personnages secondaires, qui donnent à voir les dysfonctionnements de la vie d'une bande des banlieues françaises: un gamin mal élevé nommé Bilal, ou un père dévoyé - selon les normes communément admises.

 

La datation des rapports, enfin, laisse deviner un personnage particulier: le ministre de l'Interieur. Il est facile de découvrir de qui il s'agit: "[...] M. le Ministre de la Police, petit par sa taille comme tous ceux qui jouent les durs, était affligé d'une démarche qui s'inscrivait dans la meilleure tradition du matamore: torse exagéré, genoux écartés, pieds en canard, balancement rythmique des bras et, sur la face, un air d'empire." Tout se passe au début 2003; vous avez deviné?

 

Les rapports de police subvertis

Les forces de l'ordre face au monde des banlieues libertaires: au fil de rapides rapports de police qui paraissent parfois absurdes ou délirants, l'auteure accroche son lectorat grâce à son sens du rythme: les numéros se succèdent vite, parfois à une cadence qui tient plus de l'urgence de raconter que du rôle d'exposition froide qui est assigné aux rapports de police.

 

Fort, ce roman l'est de la subversion de la forme du rapport de police, et, à travers cela, de la manière de vivre d'un représentant de l'autorité qui doit soudain vivre sous la double emprise de l'amour et des vapeurs du chanvre fumé. Qui en sortirait indemne? Et qui n'y verrait pas la peinture des limites d'une police de proximité trop rigide?

 

Lydie Salvayre, Passage à l'ennemie, Paris, Seuil, 2003.

 

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commentaires

Alex-Mot-à-Mots 13/11/2014 18:16

Un polar avant le Goncourt : le précédent lauréat nous avait déjà fait le coup.

DF 14/11/2014 21:02

En effet - même si la démarche de Lydie Salvayre, sur ce coup-ci, est très différente de celle de Pierre Lemaître. "Passage à l'ennemie" n'est pas forcément un polar au sens fort du terme; mais il s'inscrit dans l'oeuvre désormais reconnue d'une auteure qui me semble toucher à tout avec bonheur.

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