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24 octobre 2014 5 24 /10 /octobre /2014 21:05

partage photo gratuitLu par Claire Casedas, Latitude France, Mourad Haddak, Pierre Haski.

 

"Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde": voilà un sous-titre qui annonce clairement ce dont il sera question. "Mainstream", livre de Frédéric Martel, se présente comme une puissante somme consacrée aux grands mécanismes qui propulsent les tendances lourdes des cultures et contenus qui s'adressent aux masses, dans le monde entier.

 

Attention! L'auteur ne prétend jamais porter un jugement de valeur sur les contenus véhiculés eux-mêmes: ceux qui aiment casser du Walt Disney sont invités à passer leur chemin. Au contraire, le propos consiste à essayer de cerner quels sont les moyens mis en oeuvre pour qu'un certain type de produit culturel plaise au grand public, tout au long du processus de production. Ainsi expose-t-il en détail le fonctionnement des studios de Hollywood, où les indépendants ne le sont pas tant que cela, ou les ambitions de la chaîne d'information Al-Jazeera.

 

Le choix de l'enquête

Pour étayer son propos, l'auteur choisit la forme journalistique de l'enquête, nourrie d'innombrables entretiens menés aux quatre coins du monde. Parlant à la première personne, l'auteur ne masque pas ses réjouissances et lâche un mot d'esprit à l'occasion. Il avoue aussi les obstacles et limites qu'il a pu rencontrer: un interlocuteur qui ment manifestement, un autre qui manie la langue de bois à merveille, un autre qui refuse de le recevoir.

 

A la manière d'un reportage, l'auteur n'hésite jamais à planter le décor, qu'il s'agisse d'un bureau anonyme aux Etats-Unis ou l'hôtel japonais où se déroule une partie du film "Lost In Translation". Il lui arrive aussi de brosser le portrait de ses interlocuteurs et interlocutrices, qu'il s'agisse de richissimes patrons des médias ou d'agents artistiques qui jouent un rôle discret d'intermédiaire. Cela peut paraître répétitif; mais force est de constater que certaines de ces descriptions sont aussi porteuses de sens, à l'instar de celles, révélatrices, de la tenue vestimentaire de certains magnats arabes des médias et de leur entourage - femmes et hommes.

 

Cinq continents

La structure de "Mainstream" pourra paraître déséquilibrée au lecteur: le modèle américain du mainstream occupe environ 40% de l'ouvrage à lui seul. C'est que l'auteur a choisi d'utiliser les États-Unis comme modèle, un modèle qui s'avère exemplaire et va irriguer tout l'ouvrage. La première partie recèle donc les analyses les plus fouillées de ce livre captivant. L'auteur convoque des éléments sociologiques aussi divers que le melting-pot américain, l'évolution de l'urbanisme, l'émergence des multiplexes, etc. pour expliquer la montée en puissance des États-Unis dans le domaine de la culture de masse. Ainsi redécouvre-t-on que c'est grâce au pop-corn que les cinémas américains ont survécu à la crise de 1929...

 

Cette base vaste et complète permet de s'immerger dans le jeu mondial que l'auteur met en scène. L'auteur démontre avec intelligence quelles sont les limites et les forces de certains courants mainstream: pourquoi tel type de série télévisée, par exemple la telenovela, va-t-elle s'exporter plus facilement dans tel pays qu'ailleurs? Quelles sont les valeurs véhiculées par les séries "Mousalsalet" destinées aux musulmans qui observent le ramadan, et celles-ci sont-elles exportables? Qu'en est-il de Bollywood, voire de Nollywood? Et quel est le rôle de la radio, de la télévision? Enfin, les questions de piratage affleurent à plus d'une reprise: celui-ci peut être vu comme un manque à gagner commercial, mais aussi comme une manière de faire connaître certains contenus.

 

L'Europe, constat en demi-teinte

Et que fait l'Europe, là-dedans? L'auteur dresse ici un court tableau en demi-teinte, qui aurait mérité d'être plus développé. Selon lui, le vieux continent se présente comme un ensemble monté en ordre dispersé, incapable d'offrir un mainstream susceptible de s'opposer aux grands pôles du monde d'aujourd'hui (Chine, Inde, Etats-Unis, Brésil, Japon), à quelques exceptions près. Tout au plus se présente-t-il comme le relais d'artistes africains, chanteurs ou autres, qui, compte tenu de certaines circonstances, sont obligés de passer par Paris ou par Londres pour s'imposer.

 

En creux, l'auteur montre aussi une Europe héritière du lourd passé d'une culture volontiers élitiste, certes autrefois dominante, que la critique autorisée relaie encore. Il place celle-ci en opposition avec des personnalités américaines d'audience internationale telles qu'Oprah Winfrey (chapitre 7).

 

Une géostratégie des contenus

On aurait certes pu attendre quelques pages supplémentaires sur le domaine littéraire, peu abordé (mais on se référera, à cet effet, à "Une histoire des best-sellers" de Frédéric Rouvillois), ainsi qu'une ouverture vers d'autres domaines tentés par le mainstream (le vin ou la gastronomie, par exemple).

 

Cela dit, l'enquête offerte par Frédéric Martel s'avère convaincante, et passionnante à lire. Elle brosse le portrait d'une véritable géostratégie des contenus culturels, support à une guerre de positions entre différents courants culturels, à l'échelon planétaire, avec pour armes les nouveaux médias, l'internet et l'équilibre sans cesse réinventé entre identité nationale et désir de séduire (et faire payer) un public aussi large que possible par la création, dans un contexte mondialisé.

 

Frédéric Martel, Mainstream, Paris, Flammarion, 2010.

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commentaires

Sandrine 05/11/2014 11:17

J'ai lu il y a peu un ouvrage sur la culture en France (billet à venir, j'espère...) et ne doute pas que celui que tu chroniques là m'intéressera. Curieusement, dans celui que j'ai lu comme dans le tien, il n'est pas question de livres... vraiment étrange...

DF 05/11/2014 23:03

Là, en effet, l'auteur se penche sur des tendances et des actions d'une envergure considérable; côté livres, il ne sera donc guère question que du Da Vinci Code - et pas du tout, par exemple, de Harry Potter. Et même le Goncourt doit être trop "petit joueur"... Les questions de traduction, dans "Mainstream", sont plutôt approchées pour le cinéma ou la chanson, voire la télévision.

L'auteur peint vraiment des machines de guerre culturelle, et c'est assez impressionnant. Je me réjouis de découvrir ta chronique sur le livre sur la culture en France; il entrera certainement en résonance avec "Mainstream", que je te conseille.

L'Irrégulière 25/10/2014 11:05

Cela a l'air intéressant, mais j'ai la même remarque à faire que plus haut : la question de la définition de la "culture" !

DF 26/10/2014 09:02

Bon dimanche à toi!

DF 26/10/2014 09:01

L'auteur parle aussi volontiers de "contenus", ou de produits créatifs. S'il faut admettre le mot culture, ce sera effectivement au sens le plus large, qui inclurait les productions de divertissement. Après, la frontière est floue... et des critiques comme Oprah Winfrey (et d'autres avant elles - l'auteur cite Pauline Kael et Tina Brown) se sont ingéniées à casser les frontières entre "culture élitaire" et "production grand public" en intégrant des productions populaires dans des pages magazine où on ne les aurait pas forcément vues avant.

Didier Goux 25/10/2014 10:01

Une chose me gêne beaucoup, dans votre illustration, et c'est le bandeau en pied du livre : ce qui y est énuméré ne relève nullement de la culture, mais du simple divertissement (qui n'est pas mauvais en soi, mais qui est autre chose). Par conséquent, je me demande si j'ai vraiment envie de lire une enquête sur la culture qui, en réalité, ne parle pas de la culture.

DF 26/10/2014 08:56

Effectivement, le terme de culture fait débat: déjà, la vraie "culture" peut-elle plaire à tout le monde? Faut-il la prendre au sens traditionnel, élitaire? Ou au contraire admettre, avec par exemple un Jack Lang, que sa définition est très extensive? Ou trouver un hypothétique juste milieu?

Ce dont il est le plus souvent question dans ce livre, c'est plutôt de "contenus": les choses indiquées sur le bandeau, ce qui passe à la radio, etc.

Bon dimanche à vous!

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