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10 septembre 2014 3 10 /09 /septembre /2014 20:29

hebergeur imageLu par Anne, Bouquinovore, Cafards At Home, Dandelion, Eveyeshe, Léa TouchBook, Lystig, Mimi, Pierre Darracq, Romane Lafore, Shangri-La 62, Shereads, Tamara,

Défi Rentrée littéraire 2014.

 

Coupable d'avoir eu des rapports sexuels entre adultes consentants. C'est l'épreuve scandaleuse qui survient à Deborah Aunus, mère de trois enfants et professeur de mathématiques dans un lycée du Texas. Un Etat où les enseignants n'ont pas le droit d'avoir des rapports sexuels avec leurs étudiants, fussent-ils majeurs. A travers cette problématique, l'écrivaine française Oriane Jeancourt Galignani met à nu l'hypocrisie d'un système judiciaire qui nous paraît étranger: si les lois bizarres de certains Etats américains font parfois sourire, leurs implications ne peuvent que choquer dans le cas dépeint par l'auteur de "L'Audience".

 

challenge rl jeunesse"Ils sont douze à être convoqués ce matin": telle est la phrase qui ouvre "L'Audience", confirmant dans l'esprit de tout le monde qu'il sera question de tribunal, de jugement. Un raccourci saisissant: il n'en faut pas plus pour planter le décor. En contrepoint, le premier chapitre évoque la thématique de la télévision, qu'il faut regarder ou non. Lucarne sur le monde, mais aussi sur le procès - ce qui peut surprendre un monde européen habitué à moins de publicité à ce sujet. Dès lors, et du fait que l'auteur suggère que regarder la télévision peut être interdit (aux enfants de la prévenue, en l'occurrence), le lecteur est amené à se sentir voyeur. Il va être servi.

 

De manière scrupuleuse, le récit suit deux pistes agencées de manière distincte. Il y a d'un côté la description du procès de Deborah Aunus, froide et implacable - ce que souligne encore la chronologie strictement linéaire de cet aspect de la narration. L'ambiance rappelle celle d'une partie d'échecs, l'auteur s'infiltrant dans l'esprit des acteurs pour les observer réfléchir, peser leurs mots et leurs gestes. La dynamique qui prévaut chez le douze jurés est disséquée elle aussi. Ce côté implacable, cette observation fine, n'interdit pas la poésie, au contraire. Loin de toute mièvrerie, chaque effet d'image contribue à décrire et à amplifier la difficulté qu'il peut y avoir à vivre un procès, pour tous les personnages concernées (qui adoptent chacun sa stratégie pour réagir, par exemple en se réfugiant dans la religion comme c'est le cas pour Chris, le mari de Deborah), et en particulier pour la prévenue.

 

L'autre versant est celui du flash-back. L'auteure exploite la voie du crescendo dans des comportements qui peuvent scandaliser: tromper son mari parti à la guerre, avec un, deux, trois, quatre jeunes hommes... Il y a là de quoi choquer un tribunal; l'auteure, toutefois, n'impose pas son jugement au lecteur, se contente de lui donner à voir des faits - crûment, c'est vrai, et sans fard. Cela entre en résonance avec la mise à nu que peut représenter un procès - et donne chair à celui-ci.

 

Le tribunal est le lieu où se réunissent les personnages du roman - on y trouve les classiques de la littérature, parfois de manière travestie: qui est vraiment victime, ici? La justice texane, telle qu'elle est présentée ici, voudrait que ce soient les quatre jeunes hommes, mais le lecteur ne peut s'empêcher de penser que c'est Deborah qui est victime d'une justice née d'une députée ambitieuse, viciée et hypocrite, dont l'auteure, critique, fait le procès. Il y a aussi la figure du traître, peut-être la mère de Deborah? Ou celle de ce personnage mal cerné, voyeur sans être acteur, qui s'appelle Verrater ("traître" en allemand)? Que penser, par ailleurs, d'un personnage nommé "Smilevski" - est-il particulièrement souriant? Et que dire de la juge, qui montre bien qu'elle a choisi son camp et bafoue, sans en avoir l'air, son devoir d'impartialité? La journaliste ambitieuse, enfin, paraît admirablement croquée - son attitude est certes odieuse, mais le personnage a une saisissante épaisseur. Stylisée par la procédure, la violence n'en est pas moins omniprésente ici.

 

"L'Audience" plonge le lecteur d'Europe occidentale dans un système judiciaire éloigné de celui auquel il est coutumier. Ce voyage critique, vu à travers le regard extérieur d'une auteure française, est aussi une plongée dans l'héritage des années George W. Bush. Il est porté par une écriture puissante, où la poésie amplifie tout ce que le propos, inspiré d'un fait divers réel, peut avoir de choquant, de révoltant même: "summum jus, summa injuria", a-t-on envie de dire lorsqu'on referme "L'Audience".

 

Oriane Jeancourt Galignani, L'Audience, Paris, Albin Michel, 2014.

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