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26 septembre 2014 5 26 /09 /septembre /2014 20:32

partage photo gratuitDéfi Rentrée littéraire 2014.

 

Ce n'est pas tous les jours qu'on se retrouve avec un roman vietnamien entre les mains. Qui plus est, un roman important, en ce sens qu'il dépeint une société et une époque et se montre donc témoin de son temps. Les éditions Intervalles ont eu l'heureuse initiative de publier la première traduction du roman "Une bien modeste famille" de Da Ngân, personnalité importante des lettres vietnamiennes du vingtième siècle, dans une traduction travaillée signée Charlotte Dang.

 

Pour rédiger "Une bien modeste famille", dit-on, l'auteure a puisé dans son propre vécu, sans pour autant que son ouvrage ne verse dans l'autobiographie ou dans le témoignage. Tiêp, la femme que l'on suit au fil des pages, est vraiment un personnage de roman, emblématique, assoiffé de liberté et d'autonomie dans une société qui, héritière de traditions qui doivent aussi au confucianisme, propose un rôle bien défini à la femme et ne manque jamais d'évoquer l'importance des ancêtres. Ce rôle, Tiêp cherche à s'en émanciper un tant soit peu. Dès lors, le lecteur de "Une bien modeste famille" se souvient de la manière de percevoir l'avortement et les avanies d'une fausse couche, et du regard que la société porte sur de tels actes ou faits. La double question de la sexualité et du plaisir féminins affleure aussi...

 

Cela, sans oublier le divorce, fil rouge du récit. Pour une femme, cet acte aussi social, sinon plus, que le mariage, n'a rien d'évident, même sous un régime communiste qui se veut égalitaire et libéré des charges et préjugés du passé. Certains aspects rappellent le processus de divorce en Corée du Nord, tel que décrit par Baek Nam-Riong dans "Des Amis". Et l'auteur de "Une bien modeste famille" sait très bien rendre le poids des regards réprobateurs, de la réputation défaite, des opportunités disparues du fait d'une séparation.

 

Au fil des pages, c'est aussi une tranche d'histoire qui transparaît. Engagée elle-même dans certains épisodes liés à la guerre du Viêt Nam, Da Ngân évoque celle-ci, ainsi que la situation politique qui a suivi: partition du pays entre nord et sud, difficultés et chicanes du parti communiste, volonté de passer du bon côté de la barrière - voire à l'étranger, fût-il dans le camp communiste (Pologne, entre autres).

 

Le lecteur sera par ailleurs frappé par la misère décrite - l'auteure sait trouver les éléments qui disent la modestie, voire l'indigence, à l'instar d'une robe qu'on prévoit de léguer à sa fille ou du luxe que peut représenter un vélomoteur un peu moins capricieux que le précédent, éventuellement fabriqué à l'étranger. Il y a aussi une manière quasi naturaliste de montrer la nourriture avariée dont il faut se contenter, ou le caractère peu évident de choses telles que l'eau courante.

 

Certains éléments pourraient prêter à sourire - mais le sourire reste retenu, dans le meilleur des cas, tant l'auteure, et la traductrice dans la foulée, adopte un ton neutre et grave. C'est frappant aussi dans l'épisode où Tiêp, lourdement chargée de bagages, doit emprunter les transports publics et subit toutes sortes de vicissitudes administratives. Là où un auteur russe eût fait assaut d'ironie et d'outrance, "Une modeste famille" témoigne de ce qui se passe, sans exagération, d'une manière presque impassible: entraide entre voyageurs, attitude pas du tout coopérative du personnel d'Etat, absurdité des péripéties qui se succèdent, etc. Dans le même ordre d'idées, il convient aussi de relever la description détaillée du vécu d'une société officielle d'écrivains et de ses coulisses: intrigues et jeux de pouvoir, caisses noires, etc.: cela n'a rien d'une aimable amicale!

 

L'impression que laisse "Une bien modeste famille" est celle d'un témoignage romanesque dense qui, à travers un personnage emblématique - celui de Tiêp - dépeint de façon emblématique, à travers un faisceau de personnages qui gravitent autour de Tiêp et en scènes successives exposées dans une chronologie un brin aléatoire qui peut dérouter, la situation du citoyen vietnamien en général et de la femme vietnamienne en particulier, au cours du dernier tiers du vingtième siècle. "Une bien modeste famille" se caractérise par une densité à laquelle il faut s'habituer, et qui s'accompagne de lenteur; mais celle-ci, synonyme de sobriété, est aussi une richesse.

 

Confiée à Charlotte Dang, la traduction a été exécutée avec sérieux. Quelques éléments du processus sont exposés en postface à ce roman. Il est intéressant de découvrir avec elle quelques astuces techniques mises en lumière, telles que la restitution des proverbes ou de certains traits oraux. Il est à noter qu'en la matière, la traduction renvoie l'impression d'un ouvrage travaillé, sérieux et très écrit. Ainsi en saura-t-on plus, enfin, sur l'usage de la "note du traducteur" et de sa pertinence.

 

Da Ngân, Une bien modeste famille, Paris, Intervalles, 2014, traduction de Charlotte Dang.

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