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27 août 2014 3 27 /08 /août /2014 21:10

hebergeur imageUn roman court, un roman dense. Il suffit d'ouvrir l'oeil pour que les détails apparaissent, évidents, vertigineux, et que le lecteur soit accroché par le fil de l'histoire de "Petite Masque", ouvrage de l'écrivaine Françoise Roubaudi - dont ce blog a déjà évoqué le recueil de nouvelles "Un plaisir acide et méchant".

 

Un fil à l'histoire

Et si je parle de fil de l'histoire, ce n'est pas par hasard. L'image du fil est omniprésente dans "Petite Masque", tel un leitmotiv obsédant. Au sens le plus évident, c'est le fil de vies trop vite coupées - on pense aux Parques -, fausses couches ou avortements, décès prématurés ou survenant en temps et heure, ou le fil de la valise qui pourrait casser, comme un mariage - tiens, tiens...

 

L'image du fil est installée dès le début, par l'entremise de cette aïeule magnanarelle, "éducatrice de vers à soie". Les fils des vers à soie font écho à ceux, surnaturels, d'une araignée (p. 23). Enfin, apparaît en fin de récit l'image d'une mercière. Métier à fils, certes. Métier en voie de disparition aussi, comme les souvenirs qui s'effacent.

 

Le droit de vie et de mort

Effacement... l'auteure invite le lecteur à voir le monde à travers le regard de Jules, alias Rosine, dont elle relate la vie. Le regard de Jules se pose avec acuité sur les êtres, puisqu'elle devient peintre spécialisée en portraits, avec talent. Peindre de mémoire sa mère, lointaine puis défunte, lui est cependant impossible. L'auteure glisse ici une tache aveugle aux accents freudiens. Jules voudrait-elle refouler sa mère dans les tréfonds de son subconscient? Elle y est parvenue, du moins en partie.

 

C'est que le personnage de la mère, de la "matriarche" voudrait-on dire, présenté par l'auteure, s'avère étouffant. "Cette femme hait suffisamment la vie pour vouloir l'empêcher partout où elle se manifeste", lit-on: la mère paraît revendiquer, à l'instar du "pater familias" romain, le droit de vie et de mort sur sa descendance.

 

Fausses couches ou avortements? A un certain moment, l'horrible vérité est lâchée - et le père, détestable vecteur d'avortements "de confort", n'y est pas étranger, il faut le dire. Dès lors, comme pour reproduire un modèle, il faudrait "faire passer" l'enfant que Jules attend... Jules s'y refuse et, ce faisant, s'affirme. Pour rester freudien à deux francs, elle tue le père - ou, en l'occurrence, la mère. Et, dans la foulée, passe outre une manifestation en faveur de l'avortement, tenue à la sortie de son mariage.

 

La confusion des genres

Un père falot, pas du tout réactif face à la demande de divorce de sa femme, n'est-ce pas contraire à l'image du mec viril et responsable qu'on aimerait plus souvent voir? En face, l'auteure met en scène une femme qui, dans le ménage, porte la culotte. L'image de la virilité dominante et sûre d'elle en prend un coup...

 

Face à cette figure d'homme incomplète, actrice d'un "mariage raté", arrive un gars jeune et humble, le jardinier, dont le rôle est d'assumer sa responsabilité en mariant Jules, qu'il a engrossée. Ce qui ne l'empêche pas de verser une larme - dès lors, l'idée stéréotypée qu'un homme ne pleure jamais en prend un coup, à son tour...

 

... les genres se confondent d'emblée dans le nom de "Jules", qui est une fille nommée Rosalie pour l'état civil. La confusion des genres intervient aussi dans les mots, jusqu'au titre: "Petite Masque" sonne comme une faute de français, puisqu'un masque, c'est masculin. C'est déstabilisant; mais c'est aussi parfaitement expliqué et justifié.

 

Le goût du beau mot

"Le mot juste est magnanarelle. Joli mot. Local, vieilli, mais joli, précise la mère". Ce n'est qu'une phrase, mais elle indique l'attention que l'auteur porte aux mots, à leur beauté et à leurs strates de sens. On trouvera extraordinaire, par exemple, la merveilleuse série de synonymes de "rouge" figurant en page 17, porteuse d'une réelle opulence. Et puis, en d'autres lieux, il y a cette volonté d'"étouffer les mots tranchants"...

 

Cette attention va jusqu'au soin apporté à certaines répliques. Par la segmentation et par la ponctuation, l'auteure leur donne un rythme, disséquant chaque accent, chaque intonation. Il y a ainsi de la force dans certaines phrases, coupées par des points, des virgules, déconstruites pour mieux en révéler le sens profond.

 

Tout en finesse, "Petite Masque" conquiert le lecteur par une écriture fine, pesée au trébuchet, où chaque mot porte et frappe au coeur. On ne sort pas indifférent de la découverte de la destinée de Jules, telle que la dépeint ce court roman à la finesse de dentelle.

 

Françoise Roubaudi, Petite Masque, Genève, Encre Fraîche, 2011.

 

Le site de l'éditeur.

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