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31 juillet 2014 4 31 /07 /juillet /2014 18:54

hebergeur imageFin juillet. Vous en avez marre du cagnard, du soleil qui cogne, des atmosphères moites. Vous aimez l'exotisme, le vrai, les climats difficiles, le vent, les amplitudes thermiques faibles (genre de -10°C à +16°C, gentil, hein...) et les destinations exclusives, difficilement accessibles. Alors sans doute aimerez-vous le petit voyage que l'ethnologue Alexandra Marois propose dans son étude "Les Iles Kerguelen, Un monde exotique sans indigène". Paru en 2003 aux éditions L'Harmattan, c'est un ouvrage bref, aux ambitions qu'on devine universitaires même si le contexte de sa rédaction (étude de commande, papier de recherche, mémoire de maîtrise, fondement d'une thèse de doctorat) n'est pas précisé. Il a ses limites, mais permet quand même au grand public d'avoir une première idée de ce qui se passe dans ces territoires reculés - qui appartiennent, rappelons-le, à la France.

 

Limites? L'auteure en est elle-même consciente, et l'annonce d'emblée dans sa préface: elle n'a pas pu se rendre aux îles Kerguelen pour constater de visu, dans le cadre d'un travail de terrain de quelques mois, la vie dans un contexte humain dont elle a su cerner toute la particularité. Cela a imposé une méthode de recherche fondée essentiellement sur les documents (en témoigne l'intéressante et abondante bibliographie) et les entretiens - on devine en particulier les personnalités de deux personnes passées par Kerguelen, Alexandre Céalis et et Patrick Polker. Reste que la préface souligne aussi l'importance d'une telle étude, reconnue par celles et ceux qui ont vécu aux Kerguelen l'espace d'une mission.

 

Environnement spécifique, sans indigènes? L'auteur cerne bien cette spécificité des lieux, peuplés d'habitants temporaires uniquement (pas plus de 16 mois) et s'efforce d'identifier ce que cela peut impliquer en termes d'organisation, d'émergence d'une culture commune et de modalités de vivre-ensemble.

 

La description de la population s'avère détaillée, et dessine les contours des clivages sociaux qui naissent dans l'archipel: même si la population est peu nombreuse, elle est suffisamment segmentée pour des cultures diverses se fassent jour et se frottent. Il y a là des militaires, des chercheurs présents par choix (hivernants et campagnards d'été, avec une hiérarchie), des Réunionnais venus pour nourrir leur famille malgré les conditions difficiles, des techniciens... Sans plonger aux racines du fait, renvoyant partiellement à ses sources théoriques (notion de "consensus formel", formulée par l'ethnologue Maurice Duval), l'auteure identifie et décrit ce qu'elle appelle "l'esprit de mission", qui est un sens de la mission indispensable lorsqu'on se trouve en des lieux très, très reculés. L'existence d'un humour spécifique est également évoquée par l'auteur; les documents utilisés et reproduits la confirment.

 

L'auteure met aussi en évidence tout ce qui permet de construire une identité commune, considérée comme un ciment nécessaire. Outre l'humour, il y a les rituels tels que la Mid Winter, carnaval qui a lieu aux environs du 21 juin, jour le plus court de l'année dans les terres australes. L'auteure note en revanche que Noël est à peine fêté, attribuant cette omission au fait qu'il ne vaut pas la peine de célébrer une fête familiale loin des siens.

 

Il y a aussi le développement d'un langage spécifique. Celui-ci relève certes du jargon professionnel, mais le dépasse aussi, allant jusqu'à désigner des choses du quotidien, ou à dévoyer des mots du français standard afin de les adapter aux réalités du terrain. Cela, non sans un certain humour: ainsi, le responsable administratif des lieux s'appelle le Disker (et non disquaire... responsable du district de Kerguelen); sa femme (ou la femme qui occupe cette fonction le cas échéant) sera tout naturellement la Diskette, et leur logement est volontiers surnommé la Discothèque. L'auteure pose aussi que l'inventivité verbale touche les surnoms donnés aux habitants de l'île, des surnoms fondés sur les caractéristiques des personnes - un peu comme le vulgo donné aux membres d'une société d'étudiants suisse. Le lecteur aurait aimé, sur cet aspect, avoir quelques exemples...

 

En quelques regards rapides qui sont autant de pistes de recherche, l'auteure donne un aperçu de ce que peut être la vie aux îles Kerguelen. Celui-ci passe aussi par l'évocation de l'histoire particulière des lieux. Quelques aspects sont brièvement effleurés, par exemple la gestion des conflits, qui passe par le "daubage" - variante locale de la langue de vipère... Pour une première approche du sujet, "Les îles Kerguelen, un monde exotique sans indigène" s'avère excellent, d'autant plus que pour un ouvrage universitaire, son écriture est simple et que la structure de l'ouvrage est clairement construite. Le propos est, enfin, complété par deux lexiques du langage "taafien" (des TAAF, Terres australes et antarctiques françaises), reflets de deux visions du monde des îles Kerguelen: si celui d'Alexandre Céalis est sérieux et factuel, celui de Patrick Polker accorde une belle place à l'humour et aux impressions personnelles face aux mots.

 

Alexandra Marois, Les îles Kerguelen, un monde exotique sans indigène, Paris, L'Harmattan, 2003.

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commentaires

Yv 06/08/2014 15:16

Un préambule à la lecture du dernier roman de Mikaël Hirsch, Notre-Dame-des-Vents qui se déroule tout pile sur cet archipel, j'y retrouve les termes... J'aurais dû le lire avant. Tant pis, le roman est excellent quand même

DF 07/08/2014 20:46

C'est en effet en guise de préambule à la lecture du dernier roman de Mikaël Hirsch que j'ai lu ce petit livre, qui se trouvait sur ma pile à lire... Le roman est très bon, en effet - je l'ai terminé ce matin, avec bonheur!

annuaire 05/08/2014 15:34

je trouve que c'est intéressant!

Alex-Mot-à-Mots 02/08/2014 20:20

Voilà donc ta destination pour ces vacances.....

DF 03/08/2014 20:41

Je voudrais bien, c'est sûrement fascinant, mais disons qu'à dix mille euros par personne l'excursion, c'est possible mais ça a son prix...

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