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24 juillet 2014 4 24 /07 /juillet /2014 19:30

hebergeur imageC'est du vécu. Ou pas. Mais est-ce une lecture de vacances, surtout si l'on décide de voyager en avion? A l'heure où les avions s'écrasent en Ukraine, en Afrique et ailleurs, on peut s'interroger. Cela dit, les tribulations relatées par l'écrivain Jonathan Miles dans "Dear American Airlines" peuvent aussi s'avérer rassurantes pour le vacancier obligé d'endurer un contretemps à l'enregistrement ou une demi-heure de retard. Pensez donc: l'idée de ce roman est venue à l'auteur alors qu'un de ses vols a accusé huit heures de retard, ce qui l'a coincé à l'aéroport de Chicago O'Hare en raison de conditions météorologiques. Sauf que le ciel était bleu, et le temps au beau fixe...

 

Comme il se doit dans la collection des "Affranchis" des éditions NiL, "Dear American Airlines" prend la forme d'une lettre. Une lettre de réclamations, en l'espèce. L'auteur donne ainsi quelques lettres de noblesse à ce genre, même si c'est d'une manière purement littéraire, conventionnelle pour ainsi dire. En effet, personne n'écrirait une lettre de réclamation aussi longue, ni aussi circonstanciée. Prenant à rebrousse-poil les habitudes du genre, l'auteur en profite pour baguenauder... quitte à se perdre un peu en chemin: même s'ils indiquent que le narrateur bouquine, il n'est pas évident de savoir vraiment à quoi servent les épisodes intercalaires relatifs au personnage de Walenty. Un rôle d'écho? Tout au plus...

 

Dans la lignée des écrivains fameux

L'auteur se réclame de Larry Brown, son mentor (j'abordais une de ses nouvelles ici). Il est vrai que dans un esprit qui lui est proche, il met en scène un certain Benjamin R. Ford, traducteur de son état, qui n'a pas été épargné par l'existence et présente l'art de se mettre dans des situations invraisemblables. D'une manière plus actuelle, on peut même penser à un personnage proche de ceux de Carl Hiaasen. Impression renforcée par le fait qu'un animal, en l'occurrence un opossum, joue ici un rôle crucial (dans "Mauvais coucheur" de Carl Hiaasen, c'était un singe, entre autres...).

 

C'est que pour raconter huit heures d'attente ennuyeuse dans un aéroport, il faut de la matière pour ne pas perdre son lecteur! Plutôt que de se plonger dans une observation réaliste et terne du vécu d'un gars largué en ces lieux, l'auteur choisit d'explorer son vécu. Celui-ci est riche, tant il est vrai que Benny est entouré, dans sa vie quotidienne, de personnes (et essentiellement de femmes) qui interrogent la notion de normalité: une mère qui a survécu à un AVC et s'en sort bien, une ex-femme névrotique, une fille qui va se marier avec une autre femme (justement, Benjamin R. Ford va à la noce...). Cette généalogie chargée est utilisée comme argument pour exiger le remboursement du prix du vol, soit 392,68 dollars.

 

Langue et poésie

Au-delà des vicissitudes d'un Américain moyen largué malgré lui dans un aéroport, cet ouvrage pose, de façon récurrente, quelques questions sur le statut des pros de l'écrit. C'est inévitable quand on met en scène un traducteur, figure sensible aux mots s'il en est - et cet aspect est bien exploité, dès les premières lignes: "... je vous écris pour solliciter un remboursement d'un montant de 392,68 dollars. Mais en fait, non, rayez cela. "Solliciter" est beaucoup trop minaudant et poli à mon goût... [...] Chers Americain Airlines, je suis plutôt en train d'exiger un remboursement d'un montant de 392,68 dollars." D'épanorthoses en épanorthoses, l'auteur dessine un narrateur soucieux des mots qu'il choisit.

 

Un souci d'autant plus important que le fameux narrateur se présente également comme un poète. La question du statut du poète est donc également récurrente dans "Dear Americain Airlines". Elle met en scène la question du tarissement de l'inspiration, signe d'échec plus ou moins bien accepté. Ici, la question de l'alcool est présente aussi, de façon connexe...

 

Quelques fausses notes

... l'écriture de "Dear American Airlines" s'avère alerte, mais n'évite pas certaines longueurs, en partie dues à la forme choisie (un seul chapitre de 270 pages, découpé en paragraphes parfois très longs), mais aussi à l'initiative de laisser baguenauder l'esprit du narrateur. Si le but de Benjamin R. Ford est de récupérer une certaine somme parce qu'à son avis, le service proposé n'a pas été fourni, il n'est pas certain que la narration d'une vie soit la meilleure méthode. Cela, d'autant plus qu'en fin de roman, le narrateur suggère qu'il n'en a rien à faire de la somme due: par rapport aux exigences fortement affirmées du début, cela sonne faux.

 

Dès lors, même si l'on s'amuse des improbables péripéties du narrateur et de son entourage, même si l'on se demande de façon récurrente quelle a été la réaction d'American Airlines à la parution de ce roman peu flatteur pour l'entreprise, on ne peut s'empêcher de se dire, en fin de lecture: "non mais, tout ça pour ça?" Ce qui exprime, on le comprend, la vague impression d'être resté sur sa faim.

 

Jonathan Miles, Dear American Airlines, Paris, NiL, 2012, traduction de Claire Debru.

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