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11 juillet 2014 5 11 /07 /juillet /2014 20:14

hebergeur imageLu par Jean-Pierre Dussaud, Philippe du Prix Virilo, Shangols.

Défi Premier roman.

 

On n'est pas sérieux quand on est en terminale. Est-on facho? Pas vraiment, même (voire surtout) si l'on vient d'un milieu catho et qu'on s'apprête à hériter d'un château. Tout cela se met en place dès les premières pages de "Province terminale", premier roman du Toulousain Damien Malige.

 

De la difficulté de s'engager

C'est une constante: l'auteur pose la question des engagements de jeunesse, cruciale à une époque où l'on n'ose plus guère affirmer ses valeurs. Il se fait l'écho de ce qu'a pu constater Michel Schneider dans son excellent "Big Mother", même si, au contraire de Michel Schneider, Damien Malige évite d'aborder les raisons profondes de ce refus de l'engagement.

 

Dans ce roman écrit à la première personne, le narrateur se présente comme un personnage peu investi, qui adhère à un groupuscule facho par besoin de s'intégrer à quelque chose plus que par conviction intime. Un manque de conviction que le narrateur partage du reste avec d'autres, ce que confirme un dialogue: "- Non, mais Christian a raison, je m'en branle de ces conneries de fafs, fais pas chier... / - Putain, mais tu crois quoi! Moi aussi je m'en branle, tu penses bien! Mais on va se marrer, ils sont tarés ces mecs, je t'assure!", lit-on en page 24. La "facho attitude" serait-elle le prétexte à une attitude d'"Homo Festivus" (pour reprendre le mot de Philippe Muray) comme une autre? Le débat est ouvert.

 

Affaire d'engagement par excellence, la question des amours est également présente dans "Province terminale", et relève de la même dynamique de réticence. Face aux filles, le narrateur n'avoue guère de sentiments, ne se vante pas de conquêtes; tout au plus joue-t-il les connaisseurs en observant une coreligionnaire: "Son physique plutôt banal, sa poitrine encombrante et le fait de l'associer à une départementale m'évoque un crime sexuel, son corps vautré au creux d'un fossé, mutilée sur ce chemin familier, sa trousse de jean clair maculée d'encre enfoncée dans la chatte." (p. 12). Reste que de chattes, il n'a pas dû en pénétrer beaucoup - la suite du roman le suggérera fortement.

 

Enfin, il y a une certaine gêne à assumer son catholicisme: "Heureusement, aucun élève de mon lycée ne fréquente cette paroisse, trop éloignée du centre-ville." (p. 13) Et puisqu'on parle de filles, le narrateur assistera certes au viol de "Marine la pute", fille "conne mais bonne" (rien à voir avec qui nous savons, enfin quoique...) tringlée par d'autres que lui lors d'une soirée, mais n'y participera pas. Autant d'éléments qui donnent l'impression que le narrateur, figure qui regarde passer la vie, est une sorte de Frédéric Moreau moderne, héros d'une non-"Education sentimentale": Gustave Flaubert, si proche, si lointain...

 

Tant de thèmes...

On l'a compris, l'auteur a des ambitions, et ses références apparaissent de manière lisible. La question de l'engagement nourrit "Province terminale" de bout en bout, lui servant de fil rouge. Un fil rouge solide, qui se montre parfois discret, parfois évident.

 

Une discrétion qui peut être une faiblesse: mine de rien, l'auteur cherche à caser énormément de choses dans les quelque 180 pages de ce roman. Très prégnantes en début de roman, les questions de la pratique religieuse catholique et de l'engagement dans un groupuscule facho s'effacent au fil du roman, cédant la place à la description de jeunots qui se cherchent et font la fête, quitte à aller trop loin. Le lecteur reconnaîtra quelques situations embarrassantes. Il saura apprécier à leur juste valeur la peinture des dynamiques de bandes qui peuvent s'instaurer entre les jeunes.

 

Mais, pour peu qu'il prenne un chouïa de recul (et il le fera!), il se demandera sans doute où l'auteur veut aller avec ça. Là, la réponse sera difficile... Trop longtemps, l'auteur se complaît dans la description des moeurs des post-adolescents du début du XXIe siècle; ce n'est qu'en fin de roman qu'il finit par "tuer le père", au sens le plus symbolique du terme, liquidant l'indicible en deux chapitres que pas grand-chose de bien spécifique ne prépare, finalement.

 

... et une acidité de ton fort personnelle

Alors certes, les pages de "Province terminale" tendent à s'éparpiller à force d'être copieuses. Elles réussissent cependant à concilier la densité de l'arrière-plan et une écriture parfaitement lisible, jamais rebutante. L'auteur a l'adresse de choisir la forme d'un faux journal où chaque chapitre est daté, ce qui impose une chronologie structurante.

 

L'écriture affecte un certain recul, donnant l'impression d'un narrateur blasé, généralement indifférent voire méprisant - un caractère méprisant qui apparaît au détour de dialogues cinglants et de quelques phrases fielleuses bien trouvées, qui se nichent dans un style qui ne cherche pas à se pousser du col et ne vise pas l'effet facile. C'est peut-être là qu'il faut chercher une part de la force de "Province terminale"... Où s'arrêtera l'auteur? S'il sait canaliser ses idées, gageons que son deuxième roman sera celui de la maturité.

 

Damien Malige, Province terminale, Paris, L'Arpenteur, 2012.

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