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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 19:57

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Lu par Francis Richard, Frevall, Souram.

Défis Polars et Rentrée littéraire 2013.

Le site de l'éditeur.

 

On ne tue pas à Gérimont. C'est la règle. Dès lors, lorsqu'on retrouve un cadavre descendu par balles en pleine campagne, c'est le choc. Il faut faire venir un policier de la ville... C'est sur cette base que se construit "Gérimont", roman de l'auteur de bandes dessinées suisse Stéphane Bovon. Si l'intrigue a toutes les apparences d'un polar classique à la manière d'Agatha Christie (dûment citée, d'ailleurs), force est de constater qu'il y a plein d'autres choses à découvrir dans les pages de ce qui devrait constituer le début d'une série qui devrait compter au moins dix volumes.

 

Dix: il y a pas mal de choses qui fonctionnent sur ce nombre, porteur d'une certaine perfection ou, en tout cas, d'une tradition de décompte immémoriale. L'auteur s'en sert pour créer son utopie, où les humains sont assignés à l'une des dix castes prévues - la dixième étant celle des hommes libres, elle-même subdivisée en dix groupes.

 

Une certaine Suisse

Foin de symbolisme, de quoi s'agit-il? L'auteur campe un village, Gérimont, qui s'est organisé suite à une catastrophe naturelle, "La Montée", qui a noyé les vallées environnantes. Cette utopie monarchique fait figure de métaphore d'une certaine Suisse. On peut se dire que l'auteur la voit comme une île, forcément entourée d'eau - comme la Suisse est, actuellement, une île indépendante au milieu de l'Union européenne.

 

En plus, la Suisse entretient un rapport particulier, complexe, d'amour-haine avec les étrangers - et cela se retrouve dans "Gérimont". La question de la xénophobie traverse le roman d'une manière originale, étant admis que Gérimont n'accepte pas que des étrangers viennent troubler un système utopique certes un peu ennuyeux, mais apparemment parfait. D'ailleurs, n'est-ce pas, on ne tue pas à Gérimont...

 

Et si Gérimont tire son nom des localités vaudoises de Gérignoz et Rougemont (où se trouve, pour de vrai, le grand chalet de l'artiste-peintre Balthus, présent dans "Gérimont" sous une forme travestie), les gens de Gérimont portent de curieux noms: si leur patronyme sonne suisse, ou au moins européen occidental, tous les prénoms sont albanais. Quant à la grande ville, perçue comme criminogène et bordélique, elle s'appelle Lachaude - certains y ont vu une allusion à La Chaux-de-Fonds.

 

On pourrait même considérer que l'élection du roi de Gérimont, formalité aux apparences démocratiques, rappelle l'élection d'un conseiller fédéral: en général, le candidat présenté finit par obtenir le siège visé, même si l'on considère, en droit suisse et en théorie, que tout citoyen suisse peut se présenter à une telle élection - et la gagner.

 

Enfin, on pourrait s'interroger sur le fait qu'il existe réellement un hameau nommé Gérimont au Luxembourg... et que l'auteur y a peut-être pensé!

 

Une approche visuelle

S'il cite sans complexe ses références littéraires (Ramuz, entre autres), l'auteur ne manque pas une occasion de rappeler qu'il est aussi un dessinateur de bandes dessinées. Trois éléments le démontrent.

 

Il y a d'abord, et c'est l'élément le plus visible, les dessins de bande dessinée. Ceux-ci parsèment "Gérimont" et viennent donner un support visuel à des éléments iconographiques jouant un rôle dans le roman. Il arrive que ce soient de simples illustrations, à l'instar des dessins de presse un brin primaires, mais empreints d'un certain expressionnisme, de Dijedon. Il arrive aussi qu'ils jouent un rôle clé dans le roman, comme les vignettes de BD dessinées par Shriptar. On aurait tort de les sous-estimer!

 

Il y a aussi, d'une manière générale, une manière très visuelle de faire avancer l'action, avec des descriptions qui parlent aux yeux - la question de la description n'a du reste rien d'évident ici, puisqu'en début de roman, l'auteur se l'interdit. Pour mieux transgresser l'interdit par la suite, évidemment...

 

Enfin, le choix de mettre en scène le personnage de Shriptar, dessinateur de bandes dessinées, résonne comme une mise en scène de l'auteur lui-même. Un tel personnage permet par ailleurs de faire passer de manière certes didactique, mais crédible quand même, quelques messages et réflexions sur le thème de la bande dessinée - et en particulier la notion d'ellipse qui sous-tend le neuvième art.

 

Reste enfin l'astuce formelle consistant à sortir les chapitres 8 et 14 de leur place dans le roman, et à les retoquer en fin de roman - une astuce habile qui permet de fermer les dernières portes. Elle participe d'une certaine manière de concevoir la forme romanesque, de s'interroger régulièrement sur celle-ci, et de jouer avec les mots (néologismes, contrepèteries, helvétismes assumés...), les phrases - et les chapitres, donc. Le lecteur en conçoit une impression de recul, et constate avec bonheur qu'il est permis de sourire, et même de rire en lisant "Gérimont".

 

Stéphane Bovon, Gérimont, La Chaux-de-Fonds, Olivier Morattel Editeur, 2013.

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commentaires

Liliba 11/05/2014 12:11

tout ça m'a l'air bien original....

DF 12/05/2014 20:57

La trame est assez classique, mais le travail autour est effectivement très original: il y a un côté post-apocalyptique, un peu de bandes dessinées, et la peinture d'une certaine population... à déguster donc!

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