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9 avril 2014 3 09 /04 /avril /2014 20:56

hebergeur imageJamais je n'aurais connu "Les Hauts-fonds" si je n'avais passé une journée à dédicacer aux côtés de Sophie Avon, auteure de ce roman. L'occasion était belle de découvrir un écrivain. C'est pourquoi je lui ai demandé de me dédicacer un exemplaire de son troisième roman. Bien m'en a pris: ce fut une belle lecture.

 

C'est l'histoire d'une vie...

"Les Hauts-fonds", c'est l'histoire d'une vie. Celle de la narratrice, Anna Viale, qui collectionne les conquêtes masculines, les recherche même, sans parvenir à se fixer vraiment. Afin de rester fidèle à l'expérience universelle qui veut qu'une existence humaine se déroule de manière continue, l'auteure adopte une narration chronologique classique.

 

Celle-ci fait se succéder quelques découvertes vitales. Judicieusement et naturellement, l'auteure place en début de récit quelques fondamentaux qui fonctionneront comme des constantes tout au long des 152 pages des "Hauts-fonds" - parmi celles-ci, on notera les bouteilles de Pétrus 1961, récurrentes dans un roman par ailleurs joliment arrosé d'alcools divers. Plus largement, les plaisirs de bouche, porteurs d'une certaine sensualité, sont toujours présents. Le personnage de Willy, cuisinier en herbe passionné et obèse, semble montrer la voie en fonçant tête baissée dans ce segment; la narratrice, elle, garde un rapport ambigu avec la nourriture, indissociable d'un fantasme d'empoisonnement.

 

... et d'une lacune...

La vie d'Anna Viale compte une cicatrice, ou du moins une lacune. Poétesse prodige à l'âge de 9 ans, sa veine se tarit au décès de son père: "A douze ans, j'avais tout écrit". Dès lors, tout ce roman peut être vu comme le récit d'une volonté de combler cette lacune. C'est ainsi que l'on peut trouver un sens à la recherche effrénée d'hommes à laquelle s'adonne Anna Viale, une recherche qu'on peut voir comme un appétit, une soif inextinguibles.

 

L'auteure installe dans son récit un personnage masculin de jeune poète, et c'est habile. Il intervient assez vite dans le récit, avant d'être oublié puis de refaire surface en devenant l'élément dominant de la dernière partie des "Hauts-fonds": "Le petit poète". Il est assez aisé de voir en lui l'alter ego qu'Anna n'a pas su trouver; et il est évident de constater que le thème de la poésie domine la première et la dernière partie de ce roman - qui prend dès lors une allure cyclique.

 

... et de quelques vies

Le propos est nourri par le portrait, ébauché mais réussi, de quelques personnages. Autour d'Anna, personnage proche de tout un chacun en ce sens qu'elle porte une cicatrice, gravitent quelques figures. Elles peuvent être pittoresques, comme ces deux vieilles dames qui, habitant le même immeuble, se haïssent sans savoir pourquoi. Elles peuvent être sentimentales, voire sensuelles: les portraits d'hommes sont réussis, approfondis, délicats et originaux - à l'instar d'Antoine, qui vit dans son hôtel.

 

Les vies qui entourent Anna Viale ont aussi connu leur lot de blessures, à l'instar du personnage de Willy, fils de bonne famille qui rêve de devenir cuisinier. Par la bande, le lecteur apprend qu'il occupe un poste de cuisinier français au Brésil; à lui d'imaginer dès lors, en creux, la bataille qu'il a dû mener face à des parents pleins de projets plus ambitieux pour lui.

 

Question poésie enfin, il est permis de considérer que Marco, qui s'est donné ce prénom tout seul, se montre, ce faisant, poète de sa propre existence, menteur mystérieux... ou recréateur assumé. Une certaine Mathilde paraît aussi jouer le jeu trouble de la mythomanie - qui peut être vu comme une manière de reconstruire sa biographie, d'en faire un poème.

 

"Les Hauts-fonds", ce sont ceux de la mémoire, toujours enfouis, mais jamais vraiment lointains, comme ces fonds maritimes que la mer recouvre à peine. Il suffit d'un peu pour qu'ils soient perceptibles. Anna Viale ne redeviendra certes jamais poétesse; mais aux yeux du lecteur, son parcours est une belle recréation poétique - comme si une vie, si ordinaire qu'elle soit, pouvait être un poème. Plus de vingt ans après sa parution, ce roman a encore de quoi faire vibrer celles et ceux qui savent être touchés par des thèmes aussi universels que la vie humaine, ses illusions, ses contrariétés et ses quêtes inassouvies.

 

Sophie Avon, Les Hauts-fonds, Paris, Gallimard, 1993.

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commentaires

Liliba 13/04/2014 15:32

Sans doute très chouette, mais pas ce dont j'ai envie (besoin) en ce moment...

DF 18/04/2014 20:48

Note-le pour plus tard, c'est un beau roman!... :-) J'apprends d'ailleurs que Sophie Avon va publier un nouvel ouvrage tout prochainement.
Bonne fin de semaine à toi!

avon 12/04/2014 18:09

C'est drôle de lire si longtemps après un compte-rendu précis et sensible d'un roman qu'on a écrit... Merci! J'en suis aujourd'hui à mon dixième livre, lequel sort le 17 avril et s'appelle "Dire adieu"...

DF 18/04/2014 20:49

Merci de votre retour, et aussi pour les heures de lecture! Je me réjouis par ailleurs de découvrir "Dire adieu" - et, plus généralement, de vous relire. Je vous souhaite une bonne fin de semaine!

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