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24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 20:40

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Défi "Vivent nos régions!"

 

Imaginons un instant ce qui peut se passer derrière les lourdes murailles d'un château de province, quelque part du côté de l'Aude, habité par un entrepreneur suroccupé, Xavier, et son épouse oisive, Valérie. Il arrive qu'un soir, la maîtresse de maison lâche, sérieusement: "J'affirme que je vais transformer la nouvelle domestique, la vertueuse et prude Marie, celle-là même qui vient de nous apporter les rafraîchissements, en jeune femme docile, prête à satisfaire tous vous désirs, messieurs." Il n'en faut pas plus pour lancer le roman "Le Vrai Prix de Marie" de Jean-Pierre Grotti. Ce livre est la réédition d'un ouvrage paru sous le titre "Marie, le corps sans le coeur" en 2008; aussi rapide à lire qu'un thriller, il marie le Sade de "La Philosophie dans le boudoir" et le Choderlos de Laclos des "Liaisons dangereuses". Le tout, au goût du vingt et unième siècle.

 

L'ombre de Valmont et de la marquise de Merteuil se baladent en effet dans les pages de ce roman; on les reconnaît à travers les figures de Valérie et de Mario, tandem de riches désaxés, prompts à manigancer afin d'arriver à leurs fins: gagner le pari lancé par Valérie. Quant au processus mis en place pour "initier" Marie, servante de 32 ans, jolie mais en rien préparée à ce qui l'attend, il suggère la démarche d'initiation relatée par D. A. F. de Sade dans "La Philosophie dans le boudoir". A quelques différences près, cependant: le processus dont Marie est le jouet est lent, et ancré dans une vie réelle, et l'auteur se dispense d'un arrière-plan philosophique massif pour se consacrer à son roman. Tout au plus donne-t-il une idée de la mentalité des grands-bourgeois frelatés qui emploient Marie...

 

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... et là, l'auteur ne recule pas devant un portrait-charge plutôt lourd, suggérant un monde qui, s'il sait s'amuser, s'avère, en quelque sorte, "vieille France", vote probablement très à droite et fait preuve d'un cynisme consommé. Quelques éléments font mouche sans qu'il soit besoin de les décoder longuement, à l'instar de la très pétainiste devise "Travail, famille, patrie", placée dans la bouche d'un des représentants de la bourgeoisie de province mise en scène - les lecteurs attentifs repéreront d'ailleurs la devise républicaine "Liberté, égalité, fraternité", ailleurs dans le roman: écho ou besoin de neutraliser? A cela, vient s'ajouter une vision simpliste des moeurs, exposée d'une manière un brin pontifiante au chapitre 1: les pauvres seraient confinés à la vertu par une éducation chrétienne qui les fait accepter leur sort, alors que les riches ont su s'en affranchir. 

 

L'auteur excelle à construire le réseau de forces et de manipulations qui emprisonne Marie. Il y a certes les riches qui l'emploient, et qui la dominent en qualité d'employeurs - la perte d'un emploi est toujours difficile, et l'auteur ne manque jamais une occasion de le rappeler. Il y a aussi la famille - un mari simple, un peu mauvaise tête par moments mais pas mauvais bougre, qui aime boire son coup mais paraît à peu près fidèle. Cela, sans oublier les faux amis... La condition plus que modeste que connaissent Yves et Marie offre à l'auteur d'intégrer, mine de rien, quelques considérations sociales dans son roman. Celles-ci créent un contraste intéressant avec la vie de château, présentée comme outrageusement aisée.

 

L'auteur use beaucoup du dialogue, quitte à ce que cela apparaisse comme un procédé facile. Mais il sait aussi glisser, dans un style globalement efficace, quelques archaïsmes et préciosités qui soulignent, discrètement et finement, le côté "noblesse autoproclamée et indigne" des gens de la "haute". Discret, il est systématiquement elliptique dès lors qu'il s'agit d'évoquer un acte sexuel - le lecteur n'a rien d'un voyeur. Ce que l'auteur veut montrer, plutôt, c'est une situation de harcèlement sexuel poussé, perpétré dans les recoins ombreux d'une belle demeure, et où la complaisance n'a pas sa place. Il la construit avec habileté, en trouvant le ton juste et en ayant le souci de mettre en évidence les éléments qui peuvent empêcher une victime de parler ou de se révolter.

 

Jean-Pierre Grotti, Le Vrai Prix de Marie, Pollestres, TDO, 2013.

 

Merci aux éditions TDO et à Babelio pour l'envoi de ce livre et pour la découverte!

 

tous les livres sur Babelio.com

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