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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 20:01

hebergeur imageLu pour le défi Premier roman.

Le site de l'éditeur.

 

Difficile de se regarder en face. Facile de fuir, voire de se fuir soi-même, y compris dans l'entreprise littéraire. C'est ce que le lecteur peut se dire en voyant Jérôme Wavre évoluer. Jérôme Wavre? Il n'est rien d'autre que le personnage principal et central de "Parcours dans un miroir", premier roman de l'écrivain jurassien (suisse) Roger-Louis Junod.

 

Les éditions InFolio ont eu l'heureuse initiative de rééditer, en 2013, cet ouvrage paru en 1962 chez Gallimard et qui, sous un grand naturel empreint de tragique et de gravité, cache une belle virtuosité - ce que relève pertinemment Philippe Renaud, signataire de la postface de cette édition: il note, notamment, l'écriture au présent d'un roman résolument moderne, voire précurseur, notamment si l'on songe au Nouveau Roman.

 

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Un personnage principal comme repoussoir

C'est à la manière d'une caméra portée que le lecteur est invité à suivre l'intrigue de ce roman, une intrigue qui se concentre sur la friction des caractères. Et la caméra est portée par Jérôme Wavre. Un personnage complexe, dit la postface; surtout, il est intéressant de voir que l'auteur choisit de faire porter le poids de son récit sur le plus antipathique, sans doute, de ses personnages. L'auteur ne juge pas, là; il préfère laisser agir... et laisser au lecteur le soin de se positionner - et découvrir tout seul le caractère violent et manipulateur du bonhomme.

 

Un caractère qui se révèle dès lors qu'il est question de l'écriture d'un roman, une écriture dont Jérôme Wavre ne vient jamais à bout. Les premières pages laissent craindre que "Parcours dans un miroir" ne soit qu'une énième variation sur la figure de l'écrivain incapable de finir un livre. Si rebattu qu'il soit, ce début est cependant nécessaire. C'est un premier jeu de miroirs, Jérôme Wavre recherchant dans la littérature une image de lui, fidèle mais quand même rassurante: bel exercice de narcissisme et de fuite du réel! Et s'il y a un miroir dans son cabinet de travail, ce n'est certainement pas un hasard.

 

Ces préalables sont nécessaires: en fin de roman, Jérôme Wavre promet monts et merveilles à sa fiancée Hélène, avec laquelle il a eu un comportement odieux en début de roman - en particulier en l'incitant à avorter d'un enfant qu'il pense ne pas être le sien. Comme Hélène est normale, elle a peur... Et c'est grâce à tout le dispositif mis en place au début du roman pour présenter Jérôme Wavre que l'on comprend qu'il n'est pas crédible à la fin, lorsqu'en caricature de héros romantique, il entreprend de reconquérir Hélène.

 

Ce qui eût paru maladroit chez des auteurs de moindre talent est ici un aboutissement logique: on n'a pas changé simplement parce que Maman est morte ou parce qu'on a discuté avec trois personnes. Ce que la fin du roman, violente, confirme...

 

Reflets normaux d'un homme qui ne l'est pas

Hélène est normale, ai-je dit. Il est possible de la voir comme un reflet sage et lucide de Jérôme Wavre. C'est sa fuite qui met en mouvement l'intrigue, qui l'extrait du marécage qu'aurait pu constituer la simple observation d'un écrivain qui tourne en rond. En permanence pondérée, elle paraît vouloir échapper, avant qu'il ne soit trop tard, à l'influence d'un homme qui la veut sous sa coupe.

 

Le lecteur actuel sera en effet frappé, dès les premières pages, par une chose: "Jérôme a exigé qu'elle quitte son emploi (elle travaillait en qualité de secrétaire au Comptoir cantonal des vins); elle l'a quitté en mars." Est-il possible, dès lors, de voir le jeu qui se déroule entre Hélène et Jérôme comme une métaphore de la remise en question féministe d'un certain pouvoir masculin? En tout cas, Hélène, saine d'esprit, enceinte, apparaît comme désireuse de prendre son destin en main, seule plutôt qu'avec un fou. Fuite et poursuite constituent donc l'essentiel de l'intrigue.

 

Une telle lecture conduit à Jean-Paul Sartre, présent dans "Parcours dans un miroir", via Simone de Beauvoir. Et quelques indices, notamment les contacts de Jérôme Wavre avec des gens bien marqués à gauche, paraissent autoriser une lecture idéologique, à creuser, de certains éléments de ce roman.

 

La voiture, pour se regarder en face

Astuce moderne et bien trouvée, la voiture de Jérôme Wavre fonctionne comme un personnage à part entière. Un seul élément, tout simple, le démontre: elle porte un petit nom, Caro, ce qui suffit à la personnaliser. L'auteur se montre attentif à son état de santé, qui est celui d'une héroïne romantique souffreteuse... le moteur a des ratés (comme les interactions entre les personnages), les reprises ne sont pas bonnes, le moteur cogne... comme le fait un autre personnage du roman, Marika Janicki, ex-épouse de Pierre. Mais si Marika se présente elle-même comme intrinsèquement folle, la folie du véhicule doit quelque chose à celui qui le conduit.

 

Cette responsabilité prend deux formes: des soins inexistants, inadaptés ou bâclés (Jérôme Wavre renonce à aller chez le garagiste, et bricole une vis à tête plate à l'aide d'un couteau avec lequel il se blesse) et une conduite inadaptée. Gageons que la description précise des écarts de conduite de Jérôme Wavre a dû surprendre plus d'un lecteur au temps de la première publication de "Parcours dans un miroir".

 

D'ailleurs, pour effectuer un parcours, il faut bien un coursier. Soucieux du détail, l'auteur relève que ce coursier est doté d'un rétroviseur intérieur... dans lequel Jérôme Wavre peut enfin, à quelques paragraphes de la fin du roman, se regarder en face.

 

Force est donc de constater que si le début revisite un motif qu'on a déjà souvent vu, celui de l'écrivain qu se rate à force de se chercher dans une tentative de roman, c'est dans un deuxième temps que tout décolle, parfois à la vitesse folle d'une voiture conduite par un chauffard. L'auteur fait preuve dès lors d'un immense génie dans la peinture des caractères, y compris secondaires, afin d'orchestrer une intrigue dont l'issue ne peut être que tragique, fatale même.

 

Roger-Louis Junod, Parcours dans un miroir, Gollion, InFolio, 2013, édition par Patrick Amstutz, postface de Philippe Renaud.

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