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17 janvier 2014 5 17 /01 /janvier /2014 21:28

hebergeur imageLu par Bulles de livres, Lucie Renaud, Pampoune.

 

Blanche n'a plus que huit semaines à vivre. Victime d'une maladie dégénérative que l'auteur ne nomme pas, elle va se constituer sa propre collection de sons et de bruits. "Les temps ébréchés" de Thomas Sandoz est certes le récit d'une marche vers la mort; mais c'est aussi un magnifique roman sur la vie des sens en général, et de l'ouïe en particulier.

 

L'ambiance est d'emblée urbaine. Quoi de plus normal? Les villes sont certes bruyantes, mais de ce fait même, elles sont propices à la collecte des sons les plus divers. Bref, l'auteur a bien choisi son décor...

 

Progressivement, s'installe l'attention aux sons. Celle-ci est au coeur de ce roman, même si elle n'est pas d'emblée annoncée. L'auteur a en effet la délicatesse de ne pas l'imposer. Sa tactique est à la fois simple et géniale: l'évocation des sons s'intègre dans une trame narrative qui fait la part belle, plus généralement, à tout ce qui touche les cinq sens. L'auteur évite ainsi d'être bruyant, et ce, en toute discrétion: dans la trépidation de la vie urbaine, il n'est pas toujours évident d'entendre la sonnerie d'un téléphone portable, les sons de la technologie, voire certains silences.

 

Cela, sans parler de la musique. Elle s'avère omniprésente, débordante dans ce court roman de 159 pages. L'auteur convoque ici la musique d'ascenseur et les très grands classiques, donne une place importante au tango. L'auteur fait résonner la Clémence, qui est la plus grosse cloche de la cathédrale de Genève - ville qui sert de décor à ce roman, même si elle n'est jamais nommée. La musique occupe aussi les têtes de chapitre; ce n'est qu'en fin de roman que le lecteur comprend quelle mélodie peut être fredonnée s'il met bout à bout les notes qui servent de titre à chacun des chapitres. Enfin, un roman dont le personnage principal, Blanche, porte le nom d'une note de musique ne peut être que musical. Surtout si l'on sait qu'elle travaille dans une imprimerie: là, l'auteur, soucieux du détail, ne manque pas d'exploiter le double sens, typographique et musical, du mot "tierce"

 

Le lecteur sera étonné par la rapidité de ce court roman. Elle est le fruit d'une économie stricte de la ponctuation: l'auteur ne fait guère usage que de points et de virgules, et juxtapose ainsi, sans emboîtements ni détours, les éléments de la vie des sens de Blanche. Cette impression est encore accentuée par la diversité des sens convoqués, comme nous l'avons dit, afin de plonger d'emblée de jeu le lecteur dans une sorte de tourbillon qui, après tout, fait partie de la vie en ville. Cela, sans oublier l'évidente urgence d'une vie dont les jours sont comptés - rituellement: l'auteur ne se prive pas de faire résonner le compte à rebours à l'occasion.

 

Roman urbain, roman sonore et sensuel, "Les temps ébréchés" est aussi un roman social, mine de rien. L'auteur n'oublie pas, en effet, d'évoquer le regard porté par la société et les individus sur Blanche, cette femme qui trébuche parce qu'elle est malade, qui se voit isolée au travail, confinée à des travaux de deuxième, voire de troisième ordre.

 

Chaque page des "Temps ébréchés" s'écoute, donc, comme chaque page du "Parfum" de Patrick Süskind se sent. Se fondant sur le récit de l'évolution d'une maladie qu'on ne connaît pas, vécue par un personnage féminin tout à fait ordinaire, l'auteur crée, au gré des pages, une ode à la vie et, surtout, une véritable symphonie des sens, à découvrir sans modération.

 

Thomas Sandoz, Les temps ébréchés, Paris, Grasset, 2013.

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commentaires

Pampoune 18/01/2014 19:11

Quelle belle chronique ! En la lisant j'ai retrouvé tout le roman. Vous me donnez envie d'aller relire le livre !

DF 21/01/2014 22:01

Merci! Pour moi, cette lecture fut une belle surprise et une découverte; dire qu'il a fallu que je vienne à Saint-Etienne pour rencontrer un compatriote...

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