Ben oui. Il fallait bien que je trouve une
combine pour rendre plus "française" une histoire qui m'est réellement arrivée. Pourquoi? Pour la rendre vendable au jury d'un concours organisé en France. Ca n'a pas suffi,
hélas...
Une authentique bêtise
Il pleut.
Il fait nuit.
Quelle bêtise, aussi, d’aller couvrir,
pour le canard local, ce fichu salon de la publicité au centre des congrès de Cambrai ! Et revenir à la rédaction du journal en autobus, encore ! Pas moyen de trouver un collègue complaisant pour
me ramener en voiture. Quelle bande de lâcheurs… Je parie qu’ils sont déjà tous en train de pondre leur copie, voire de bâcher pour rentrer chez eux. Peut-être même qu’ils sont en train de
pioncer, une bonne soupe chaude dans le ventre…
Me voilà donc planté sous un abribus au
toit crevé, trempé jusqu’aux os, quasi mort de froid, à attendre quelque hypothétique engin des transports en commun. Pour me réchauffer le cœur, j’ai sous le bras un sixpack de bières
Kronenbourg gagné à la petite loterie proposée par les organisateurs à tous les fils de pub, jeunes cadres identiques, requins aux dents plombées, invités à la fête. Le principe du jeu ? Une
bêtise ! Chacun portait sur son badge d’entrée un numéro de contrôle. Après tirage à pile ou face effectué par une ancienne Miss Bateau de pêche reconvertie dans la confiserie, il a été décidé
que tous les numéros pairs auraient droit à un assortiment de produits du terroir, au sens le plus large du terme, offert par les entreprises partenaires du congrès. J’ai vu un publicitaire de
renommée locale s’éclipser en douce avec une caisse de Château Petrus. Heureux soit-il ! Premier arrivé, premier servi… Quant à moi, je partagerai mes roteuses avec les collègues. A l’heure
où seuls restent quelques collaborateurs retenus au desk ou à l’édition afin que le journal sorte demain, gageons que ça réchauffera l’ambiance.
J’en suis là de mes vasouilleuses
cogitations quand je vois arriver la silhouette d’un autre gaillard, également condamné à se déplacer en autobus. L’éclairage blafard de l’abribus m’en apprend un peu plus sur sa personne : c’est
un Japonais bon teint, d’une cinquantaine d’années peut-être, vêtu d’un complet brun sombre, portant cravate noire, lunettes d’écaille et feutre mou. Plutôt classique dans un milieu qui
privilégie le port de vêtements avant-gardistes parfois franchement délirants… Je constate que lui aussi est trempé. Il va garder un sacré souvenir de la région Nord-Pas-de-Calais, celui-là !
Sale temps, quand même…
Le voilà qui s’approche de moi,
m’interroge :
- Bonjour, honorable Monsieur… Est-ce que
l’infâme vermisseau que je suis est admis à s’installer avec vous sur le banc du havre sec et chaleureux que constitue cet abribus ?
- Bien sûr, lui fais-je. Mettez-vous à
l’aise.
Le voilà donc qui s’assied, et pose son
attaché-case sur ses genoux. Puis il l’ouvre. Pour y piocher quoi ? Je l’observe du coin de l’œil. L’homme farfouille un instant dans les documents de sa valoche, en tire un journal
japonais.
Où l’a-t-il trouvé
?
La question mériterait d’être posée. Mais
alors que mon Nippon pose son canard sur le banc de l’abribus, mon regard est attiré par un autre détail : une boîte de bêtises. Une grosse. Verte. Ronde. En fer-blanc, le modèle cadeau des
grands jours. Chançard ! Il en prend justement une, se l’envoie dans la bouche. Puis, ayant surpris mon regard à peine envieux, il me dit :
- En voulez-vous une, honorable
journaliste ?
- Volontiers, pourquoi
pas…
Alors, il me passe une
friandise.
Je lui demande
:
- Vous l’avez gagnée à la loterie de tout
à l’heure ?
- Oui, honorable Monsieur… Si j’arrive à
ne pas les manger toutes jusqu’à la fin de mon séjour ici, je pense que Kumiko, mon honorable épouse, sera enchantée d’en déguster elle aussi. C’est très bon, vous
savez…
Ayant tété la bêtise avec le lait de ma
mère, je le sais bien, que c’est très bon… Les bêtises, c’est ma spécialité – dans tous les registres, du reste, par exemple le journalisme.
- J’ignorais qu’il y eût des spécialités
comme ça ici en France… Je croyais, honorable Monsieur, que la France ne produisait que du fromage et des vins que l’on conserve avec vénération dans des coffres-forts, chez nous, au
Japon.
- Vous seriez étonné de la diversité de
notre cuisine, Monsieur… Monsieur ?
- Suzuki, pour vous servir, me dit-il en
me remettant, des deux mains, sa carte de visite.
- Merci. Wolfoni, La Voix du
Nord, bureau de Cambrai. Je n’ai malheureusement pas de carte de visite sur moi… Mais vous prendrez bien une bière ?
- Merci,
volontiers.
Je lui passe une canette. Il la met dans
son attaché-case. Pour plus tard, pour des jours plus doux ? Il aurait mille fois raison.
Quant aux cartes de visite, il faudra que
je m’en fasse imprimer à nouveau quelques-unes, au nom du journal. C’est gonflant, je suis toujours à sec. Ça file, ces petits trucs…
Je poursuis la conversation avec mon
bonhomme :
- Faites voir ce paquet de bêtises… Je me
demande qui les fabrique. Il n’y a rien d’indiqué, apparemment.
Monsieur Suzuki me passe l’emballage.
Magnifique cadeau, couleur locale, tout… Le producteur ne s’est pas payé la tête des organisateurs. Tout en examinant l’objet, je lui dis :
- Vous savez, ici, il y a plusieurs
entreprises qui font des bêtises, petits confiseurs ou grands industriels. Il y a de tout, du meilleur et du pire.
- Et celles-ci, honorable Monsieur
Wolfoni, de quelle qualité sont-elles à votre avis ? Sont-elles d’une bonne maison ?
Je continue d’examiner l’emballage, le
tournant dans tous les sens. Enfin, je trouve une étiquette.
Après lecture, je dis au publiciste
:
- Vos bêtises sont bonnes, ça va, y’a pas
de doute, mais je ne pense pas qu’elles doivent vous dépayser beaucoup…
Et je lui montre l’étiquette. Il y est
écrit :
« Authentiques bêtises de Cambrai. Menthe.
Rafraîchissent l’haleine. Made in Japan. »
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