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"Parler avec exigence, c’est offrir à l’autre le meilleur de ce que peut un esprit."
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Jeudi 26 juin 2008

La Suisse honorée par l'Académie française: l'illustre institution vient de publier la liste de ses prix. Parmi les récipiendaires, on trouve l'écrivain suisse Corinne Desarzens et son roman "Tabac de Havane évoluant vers le chrysanthème", médaille de vermeil du Prix du rayonnement de la langue et de la littérature françaises.
Félicitations!


Corinne Desarzens, Tabac de Havane évoluant vers le chrysanthème, Jean-Paul Rocher, 2008.

par Daniel Fattore publié dans : Littératures
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Mercredi 25 juin 2008

mathematics problematicsLes sciences dans les bouquins, ça ne date pas d'hier! J'aurais voulu en parler dans mon billet sur "Requiem pour une puce", afin de proposer d'autres lectures encore, mais la place m'a manqué. Mon sujet est donc scindé; voici la suite, et sans doute la fin pour l'instant.

Je l'ai dit: j'aime bien ces romans qui intègrent des éléments scientifiques ou mathématiques dans leur trame, même si je ne suis pas du tout un matheux. Je vais donc vous balancer quelques titres frappants...

D'abord, pour ceux qui aiment l'arithmétique, il y a "Oncle Petros et la Conjecture de Goldbach", un ouvrage d'un certain Apostolos Doxiadis. Chouette récit aux confins de la folie, où l'on voit, justement, ce cher Oncle Petros raconter, par-delà la mort, comment il a désespérément recherché une solution à cette conjecture, qui postule que tout nombre entier pair strictement supérieur à 2 peut être écrit comme la somme de deux nombres premiers. Ca a l'air facile, comme ça... Amusez-vous dans votre garage ou votre salon: la chose n'est pas encore démontrée. Beaucoup de passion donc, et ce, en Grèce moderne.

Vous préférez les vieux ordinateurs, et êtes de surcroit nostalgique de la guerre froide? Plongez dans "Softwar" de Thierry Breton et Denis Beneich, un thriller technologique qui vous ramènera au temps de Youri Andropov (que ceux qui s'en souviennent se lèvent!). Quelle est cette "guerre douce" évoquée par le titre? Ce sont les "bombes logicielles", dont une échoue justement en URSS avec un ordinateur vendu par la France. Le style est standard, l'action date un peu (normal!), mais les recettes du polar fonctionnent encore - sans compter certaines prémonitions avérées en matière de guerre informatique: ce livre a été publié en 1984. Depuis, Thierry Breton a fait parler de lui en qualité de ministre.

pokerUn petit coup de probabilités, enfin? Voici un livre que vous devriez trouver au format de poche, sans trop de problèmes. Il s'agit du thriller (encore!) "Improbable" d'Adam Fawer, mettant en scène un personnage principal, David Caine, qui a deux passions: les probabilités et le jeu. On imagine que l'un va avec l'autre... et amène passablement d'embrouilles, d'autant plus qu'il est épileptique. Le récit est vertigineux par instants; en plus, l'auteur glisse des pages d'explications fort pédagogiques sur le domaine des probabilités, de la théorie des jeux et de la physique quantique. Qui a dit que le thriller était un genre idiot? 

Enfin, ma pile à lire renferme encore un truc qui s'appelle "L'Equation de Kolmogoroff", si ça dit quelque chose à quelqu'un... 

Apostolos Doxiadis, Oncle Petros et la Conjecture de Goldbach, Seuil/Points, 2002. 
Thierry Breton, Denis Beneich, Softwar, Robert-Laffont, 1984.
Adam Fawer, Improbable, Points, 2006.

Photo: Flickr/Runolfur

par Daniel Fattore publié dans : Littératures
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Mardi 24 juin 2008

On associe peu volontiers le monde des gros lecteurs et celui des férus de mathématiques et de sciences. Désireux d'épouser le monde dans toute sa complexité, les lettreux peuvent regimber face à l'option de modélisation privilégiée par les scientifiques. Et pourtant, le mariage des deux peut donner des fruits plus que savoureux. On le sait depuis Blaise Pascal, redoutable parieur et inventeur de la pascaline... mais le sait-on vraiment?

Ayant moi-même été parfaitement réfractaire aux mathématiques, j'apprécie cependant beaucoup ces romans qui vous font approcher ce domaine par un autre bout de la lorgnette, et vous apportent, l'air de rien, un bout de culture générale. Le dernier en date que j'aie lu s'intitule "Requiem pour une puce", et est signé Gérard Ramstein. Il a été publié chez Seuil, dans la même collection que le "Monde de Sophie", célèbre ouvrage de Jostein Gaarder. Et de quoi Ramstein parle-t-il? De la création d'ordinateurs. Naturellement, loin de lui l'idée de nous conduire dans un monde étrange peuplé de geeks porteurs de T-shirts cradingues, buveurs de bière et amateurs de blagues à deux balles! Son roman se passe dans l'université fort respectable de Cambridge, où surviennent des crimes à l'heure du thé, en plein mois de décembre 1929 - soit bien avant l'arrivée des ordinateurs sur le marché.

J'ai moi-même été dérouté par cette approche: le titre laissait imaginer un univers peuplé de micro-ordinateurs Vaio, Dell, Gateway ou autres! Et me voilà dans un univers de belles boiseries et de vieux murs... Reste que, même par procuration, Gérard Ramstein sait recréer l'ambiance effervescente des pionniers de l'informatique, de la logique et d'autres branches annexes - y compris la linguistique. Ses personnages principaux portent tous les noms de personnages liés à l'histoire des ordinateurs (Alan Turing, Konrad Zuse, Arthur Eddington, etc.), et de nombreuses allusions font référence au monde actuel du traitement individuel des données. Cela dit, rien n'est réel dans l'intrigue, et l'auteur se permet d'importantes distorsions par rapport à l'histoire... et prévient d'emblée: "Même si certains héros portent des noms célèbres en hommage aux pionniers de l'informatique, tous les personnages de ce récit sont purement fictifs."

Et qu'en est-il du roman proprement dit? "Requiem pour une puce", c'est un peu "Le Monde de Sophie" à la sauce scientifique, avec des savants qui veulent construire un ordinateur mais sont décimés par un ou plusieurs mystérieux assassins. De chapitre en chapitre, le lecteur découvre les paradoxes et phénomènes sympas des mathématiques: tours de Hanoï, fractales, code binaire pour les nuls (un policier joue justement ce rôle, et fait figure de bon élève...), jeu d'échecs et déplacement de cavaliers (tiens, comme dans "La vie mode d'emploi" de Georges Perec), etc. Le tout est largement expliqué dans les dialogues ou dans les réflexions des personnages, tous des scientifiques ou des étudiants, à l'exception d'une certaine Alice... voilà: Lewis Carrol lui-même n'est pas loin.

Tout ce récit est saupoudré d'une bonne dose d'humour, et son fonctionnement n'est pas sans rappeler les polars d'Agatha Christie, où tout n'est élucidé qu'à la fin du récit. "Requiem pour une puce" constitue donc un excellent roman... et une approche sympathique de votre ordinateur. Même si vous considérez l'informatique comme un mal nécessaire, foncez: vous allez vous amuser.

Gérard Ramstein, Requiem pour une puce, Paris, Seuil, 2001.

par Daniel Fattore publié dans : Livres
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Lundi 23 juin 2008

waiting for the busBen oui. Il fallait bien que je trouve une combine pour rendre plus "française" une histoire qui m'est réellement arrivée. Pourquoi? Pour la rendre vendable au jury d'un concours organisé en France. Ca n'a pas suffi, hélas...

Une authentique bêtise


Il pleut.

 

 

Il fait nuit.

Quelle bêtise, aussi, d’aller couvrir, pour le canard local, ce fichu salon de la publicité au centre des congrès de Cambrai ! Et revenir à la rédaction du journal en autobus, encore ! Pas moyen de trouver un collègue complaisant pour me ramener en voiture. Quelle bande de lâcheurs… Je parie qu’ils sont déjà tous en train de pondre leur copie, voire de bâcher pour rentrer chez eux. Peut-être même qu’ils sont en train de pioncer, une bonne soupe chaude dans le ventre…

Me voilà donc planté sous un abribus au toit crevé, trempé jusqu’aux os, quasi mort de froid, à attendre quelque hypothétique engin des transports en commun. Pour me réchauffer le cœur, j’ai sous le bras un sixpack de bières Kronenbourg gagné à la petite loterie proposée par les organisateurs à tous les fils de pub, jeunes cadres identiques, requins aux dents plombées, invités à la fête. Le principe du jeu ? Une bêtise ! Chacun portait sur son badge d’entrée un numéro de contrôle. Après tirage à pile ou face effectué par une ancienne Miss Bateau de pêche reconvertie dans la confiserie, il a été décidé que tous les numéros pairs auraient droit à un assortiment de produits du terroir, au sens le plus large du terme, offert par les entreprises partenaires du congrès. J’ai vu un publicitaire de renommée locale s’éclipser en douce avec une caisse de Château Petrus. Heureux soit-il ! Premier arrivé, premier servi… Quant à moi, je partagerai mes roteuses avec les collègues. A l’heure où seuls restent quelques collaborateurs retenus au desk ou à l’édition afin que le journal sorte demain, gageons que ça réchauffera l’ambiance.

J’en suis là de mes vasouilleuses cogitations quand je vois arriver la silhouette d’un autre gaillard, également condamné à se déplacer en autobus. L’éclairage blafard de l’abribus m’en apprend un peu plus sur sa personne : c’est un Japonais bon teint, d’une cinquantaine d’années peut-être, vêtu d’un complet brun sombre, portant cravate noire, lunettes d’écaille et feutre mou. Plutôt classique dans un milieu qui privilégie le port de vêtements avant-gardistes parfois franchement délirants… Je constate que lui aussi est trempé. Il va garder un sacré souvenir de la région Nord-Pas-de-Calais, celui-là ! Sale temps, quand même…

Le voilà qui s’approche de moi, m’interroge :

- Bonjour, honorable Monsieur… Est-ce que l’infâme vermisseau que je suis est admis à s’installer avec vous sur le banc du havre sec et chaleureux que constitue cet abribus ?

- Bien sûr, lui fais-je. Mettez-vous à l’aise.

Le voilà donc qui s’assied, et pose son attaché-case sur ses genoux. Puis il l’ouvre. Pour y piocher quoi ? Je l’observe du coin de l’œil. L’homme farfouille un instant dans les documents de sa valoche, en tire un journal japonais.

Où l’a-t-il trouvé ?

La question mériterait d’être posée. Mais alors que mon Nippon pose son canard sur le banc de l’abribus, mon regard est attiré par un autre détail : une boîte de bêtises. Une grosse. Verte. Ronde. En fer-blanc, le modèle cadeau des grands jours. Chançard ! Il en prend justement une, se l’envoie dans la bouche. Puis, ayant surpris mon regard à peine envieux, il me dit :

- En voulez-vous une, honorable journaliste ?

- Volontiers, pourquoi pas…

Alors, il me passe une friandise.

Je lui demande :

- Vous l’avez gagnée à la loterie de tout à l’heure ?

- Oui, honorable Monsieur… Si j’arrive à ne pas les manger toutes jusqu’à la fin de mon séjour ici, je pense que Kumiko, mon honorable épouse, sera enchantée d’en déguster elle aussi. C’est très bon, vous savez…

Ayant tété la bêtise avec le lait de ma mère, je le sais bien, que c’est très bon… Les bêtises, c’est ma spécialité – dans tous les registres, du reste, par exemple le journalisme.

- J’ignorais qu’il y eût des spécialités comme ça ici en France… Je croyais, honorable Monsieur, que la France ne produisait que du fromage et des vins que l’on conserve avec vénération dans des coffres-forts, chez nous, au Japon.

- Vous seriez étonné de la diversité de notre cuisine, Monsieur… Monsieur ?

- Suzuki, pour vous servir, me dit-il en me remettant, des deux mains, sa carte de visite.

- Merci. Wolfoni, La Voix du Nord, bureau de Cambrai. Je n’ai malheureusement pas de carte de visite sur moi… Mais vous prendrez bien une bière ?

- Merci, volontiers.

Je lui passe une canette. Il la met dans son attaché-case. Pour plus tard, pour des jours plus doux ? Il aurait mille fois raison.

Quant aux cartes de visite, il faudra que je m’en fasse imprimer à nouveau quelques-unes, au nom du journal. C’est gonflant, je suis toujours à sec. Ça file, ces petits trucs…

Je poursuis la conversation avec mon bonhomme :

- Faites voir ce paquet de bêtises… Je me demande qui les fabrique. Il n’y a rien d’indiqué, apparemment.

Monsieur Suzuki me passe l’emballage. Magnifique cadeau, couleur locale, tout… Le producteur ne s’est pas payé la tête des organisateurs. Tout en examinant l’objet, je lui dis :

- Vous savez, ici, il y a plusieurs entreprises qui font des bêtises, petits confiseurs ou grands industriels. Il y a de tout, du meilleur et du pire.

- Et celles-ci, honorable Monsieur Wolfoni, de quelle qualité sont-elles à votre avis ? Sont-elles d’une bonne maison ?

Je continue d’examiner l’emballage, le tournant dans tous les sens. Enfin, je trouve une étiquette.

Après lecture, je dis au publiciste :

- Vos bêtises sont bonnes, ça va, y’a pas de doute, mais je ne pense pas qu’elles doivent vous dépayser beaucoup…

Et je lui montre l’étiquette. Il y est écrit :

« Authentiques bêtises de Cambrai. Menthe. Rafraîchissent l’haleine. Made in Japan. »

 

 

par Daniel Fattore publié dans : Textes originaux
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Dimanche 22 juin 2008

Dead Sea newspaperOn parle beaucoup de l'efficacité comparée de la presse papier (ou autre) et de l'Internet en termes de publicité faite à un livre, à un parfum, à une voiture, etc. Une question qui a des enjeux importants: supposons que vous vous décidiez à publier le roman de vos rêves, soit en le balançant sur Lulu.com, soit en convainquant un éditeur. Qu'allez-vous privilégier? Cette réflexion fait suite à la publication d'un article d'un millier de signes sur le CD "Nos retrouvailles futures", publié dans "La Gruyère" de jeudi.

Intéressante, la publication dans "La Gruyère"? Je le pense... mais on peut en discuter. Voyons: ce journal est imprimé à environ quinze mille exemplaires. Chaque exemplaire est lu par trois personnes en moyenne, ce qui donne quarante-cinq mille lecteurs. Mazette! Le présent blog a l'air minable, avec ses quelques dizaines de lecteurs quotidiens.

Mais... minute papillon! Tous les lecteurs de "La Gruyère" ne vont pas s'amuser à en lire les pages culturelles, de loin pas. Il serait instructif, même, de savoir combien ils sont à le faire, en tout ou en partie. Les lecteurs d'un journal lisent avant tout les rubriques nécrologiques; les pages culturelles viennent donc nettement après, surtout dans un journal à vocation régionale. L'intérêt est donc fort dilué. 

Or, sur un blog, le lectorat est constitué de fidèles qui vous suivent par intérêt: les gros lecteurs visiteront les blogs de livres, les mordus du point de croix visiteront des blogs qui leur parlent de leur loisir favori, etc. L'intérêt sera suscité par la qualité des commentaires, par leur sincérité, bref, par une affinité. Passer ensuite à l'acte d'achat? Je ne doute pas une seconde que les amateurs de lectures font la tournée de leurs blogs favoris, leur liste à lire et un stylo en main, à l'affût de toute surprise intéressante. Comme, de la liste à lire, on passe à la pile à lire, l'achat est programmé. Et la densité de l'intérêt est plus importante que dans la presse quotidienne. Cela, sans compter que l'on n'a pas toujours sa liste et son crayon sur soi quand on lit un canard (restaurant, hôtel, train, etc.) On dit que les blogs n'amènent pas d'acheteurs... j'aimerais croire le contraire. Quant à amener des lecteurs à vos livres, c'est une autre histoire: après la PAL, il y a la lecture, étape qui dépend à 100% du bon vouloir de celui qui a acheté votre livre - quelle lapalissade!

L'inconvénient du blog reste cependant son caractère confidentiel, et la difficulté qu'il y a à se faire connaître dans une masse immense de journaux extimes. Cela se fait peu à peu, à l'exception peut-être de ceux qui étaient là dès le début et sont devenus des références, ou de ceux qui, à l'instar de Pierre Assouline, bénéficient d'une visibilité importante dès le départ. Tels sont les prescripteurs!

Reste la presse spécialisée sur papier. Celle-ci attire également l'attention d'un lectorat intéressé: une personne qui ne jure que par la cuisine n'achètera probablement pas le magazine "Lire". Les acheteurs de magazines spécialisés vont toutefois faire leur marché en lisant d'abord les titres et les images, comme dans la presse généraliste. Résultat: non seulement il faut y être, mais il faut accrocher! Ici, le public n'est pas forcément amical ou bienveillant comme il peut l'être sur un blog: s'il n'accroche pas dès le départ, le lecteur zappe. 

Alors, que privilégier? La presse papier continue de jouer son rôle de prescripteur, surtout les organes qui comptent et sont lus par un vaste cercle de population. Le blog est, de son côté, le moyen privilégié d'approcher un public mieux connu. Le rôle du blogueur pourrait alors devenir celui de la personne qui permet à des livres méconnus de se faire une place, discrète mais non dénuée d'intérêt, lorsqu'ils n'ont pas accès à la presse classique. Tous deux me paraissent donc complémentaires si l'on a quelque chose à faire savoir.

Cela, sans oublier la télévision, arrosoir fort efficace...

Photo: Flickr/inju: Dead Sea newspaper

par Daniel Fattore publié dans : Air du temps
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Samedi 21 juin 2008

Cela fait si longtemps que l'on utilise son courrier électronique qu'il est pour ainsi dire entré dans les moeurs. Longtemps? Dix, vingt, vingt-cinq ans peut-être, en tout cas pour le grand public, un peu plus pour le monde scientifique. Pourtant, l'idée d'un tel vecteur d'informations (et de pourriels) est bien plus ancienne... Le journal "Le Temps" cite aujourd'hui Denis Diderot, rien de moins! Celui-ci reprenait l'idée d'un de ses amis, physicien de son état; voici comment il la présente:

"Son secret consiste à établir de la correspondance d'une chambre à une autre, entre deux personnes, sans le concours sensible d'aucun agent intermédiaire. Si cet homme-là étendait un jour la correspondance d'une ville à l'autre, d'un endroit à quelques centaines de lieues de cet endroit, la jolie chose! Il ne s'agirait plus que d'avoir chacun sa boîte; ses boîtes seroient comme deux petites imprimeries, où tout ce qui s'imprimerait dans l'une subitement s'imprimerait dans l'autre."

(lettre à Sophie Volland, 1762).

Tout cela pour dire que nous n'avons rien inventé... j'aborderai, dans un prochain billet, l'intrusion de certains éléments du monde de l'informatique et des ordinateurs dans les romans actuels. Dans l'intervalle, j'invite ceux de mes lecteurs à découvrir de plus près ce que peut être un roman basé sur le procédé déceptif à rouvrir "Jacques le Fataliste et son maître", de Denis Diderot justement.

par Daniel Fattore publié dans : Air du temps
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Jeudi 19 juin 2008

Eurydice revisitée? Un délire savamment orchestré? Je dois avouer qu'il m'a fallu un peu de temps avant d'entrer dans "Vie et mort de la jeune fille blonde" de Philippe Jaenada, et d'y trouver un sens profond. Le lecteur se retrouve face à une équipe de personnages dont l'onomastique doit beaucoup à l'industrie des cigarettes (comme si l'humain était destiné à partir en fumée... pas faux!) et dont les allures ont quelque chose d'animal - là, rien de neuf depuis le Roman de Renart. Et naturellement, Philippe Jaenada, c'est le jeu des parenthèses, des excursus, des histoires labyrinthiques qui viennent se greffer au récit comme des parasites, comme le lierre au chêne. Et pourtant... Philippe Jaenada est un auteur qui sait aller au-delà de l'astuce formelle, même si celle-ci est un peu une marque de fabrique.

Tout commence chez les Muratti, un lieu protégé des lois et des influences d'un extérieur présenté comme dangereux - il n'est qu'à penser, ici, à l'accident de voiture qui empêche le personnage d'Eudeline d'arriver à la soirée qui se tient en lever de rideau (chapitres 1 à 6). Ce milieu protégé permet à une équipe de personnes qui ne se connaît pas vraiment de faire montre d'une familiarité factice, à commencer par les Muratti, qui invitent des gens non pour avoir leurs amis près d'eux, mais pour casser l'ennui. Effet sans doute partiellement raté, puisque leurs soirées suivent un rituel immuable, empreint d'un formalisme qui se passe des strass et du toc. La décontraction, ici, sonne plutôt faux entre des personnes qui n'ont pas grand-chose à faire ensemble.

Six chapitres sur une soirée: pourquoi si long? A croire que l'auteur recourt à un procédé déceptif pour capter l'attention de son lectorat: très vite, il annonce que la vie du narrateur (je) va basculer ce soir-là... mais ce n'est que beaucoup plus tard, après que le lecteur s'est posé dix mille fois la question, qu'on saura comment. Déceptif également dans la mesure où de nombreux événements auraient pu engendrer ce basculement: un coup de fil (mais c'est Eudelinde), l'issue d'un jeu (on joue à la cuisse de fer et à la baffe la plus forte), l'affaire du bouquet de fleurs, ou tout autre chose. Ce n'est qu'en 6 que le basculement intervient, quand Muratti raconte le destin de sa fille Céline, toxicomane en bout de rouleau, avec laquelle le narrateur a fait l'amour... peut-être. Le chapitre 6 se termine ainsi sur un flou artistique, souligné par l'alcoolisme aigu de la plupart des invités, y compris du narrateur.

A partir du chapitre 7, tout devient donc ouvert. Céline est-elle bien la femme de treize ans, fort expérimentée déjà, qui a déniaisé le narrateur, qui en avait seize? Jeune, le narrateur devait avoir l'impression que l'acte sexuel avait quelque chose de gluant. Une première tentative finit dans la grenadine; et quand il évoque son union avec Céline, le narrateur rappelle les oscillations qu'il perçoit entre l'envie de se sentir un peu plus homme et les hésitations, le désarroi même, que suscite en lui une femme qui va de l'avant (chapitre 8, scène capitale pour le narrateur). Cela renvoie aux impossibilités qu'a connues le narrateur dans sa vie amoureuse: le premier acte a tourné court pour des raisons physiques, et pour la seconde occasion, il lui a fallu surmonter plusieurs réticences d'ordre psychique. Il est paradoxal, en effet, de constater que la jeune fille semble plus expérimentée et plus usée, mais que c'est superficiel (elle a tout connu, mais semble revenue de tout, trop jeune), et que le jeune homme, bien que plus âgé qu'elle, a une expérience minimale... mais apprend vite et en profondeur. 

Dès lors, le roman va se résumer à la question suivante: peut-on re-tourner la page? Peut-on ressusciter un souvenir, un cadavre, une fleur dans un herbier? Le narrateur voyage, choisit même de voyager en première classe pour se déplacer de la manière la plus digne possible, comme si en avoir le coeur net avec cette Céline relevait d'une mission sacrée. Il apprendra à ses dépens que c'est impossible. Il découvrira que la fameuse Céline en question, junkie sans gloire, n'a rien à voir avec celle qu'il a aimée, et qu'elle ne portait peut-être même pas ce prénom. La jeune fille que le narrateur a connue n'a sans doute jamais vécu, et on ne sait pas si elle est morte. Faute de pouvoir aller plus loin, Eurydice rejoindra donc l'enfer, la fleur séchée rejoindra l'herbier. Et le narrateur vivra de souvenirs...  

Philippe Jaenada, Vie et mort de la jeune fille blonde, Paris, Le Livre de Poche, 2006.

par Daniel Fattore publié dans : Livres
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Mercredi 18 juin 2008

... loin de moi l'idée de donner une réponse définitive. Je viens en effet de terminer la lecture du livre "L'Evasion de C. B.", conte de politique-fiction autour de l'éviction de Christoph Blocher du Conseil fédéral, le 12décembre 2007, que j'avais évoqué dans un précédent papier. Un petit livre qui en vaut la peine parce qu'il est vite lu, d'abord, parce que son style est alerte, ensuite, et enfin parce que manifestement, c'est un observateur privilégié et fin qui l'a pondu. Pour une fois, le prière d'insérer ne ment pas, n'enjolive pas... Si vous aimez les théories de complot et la réalité qu'on approche par un autre bout, ce livre est pour vous.

Mais après ma lecture, je reste tout aussi perplexe. Tout au plus ai-je envie d'écarter Oskar Freysinger des auteurs possibles de ce livre. Certes, il pourrait être assez irrévérencieux pour s'atteler à un tel projet, où personne ne sort grandi. Mais outre ses occupations, force m'a été que ce n'est pas son style - celui qu'il adopte dans ses propres contes, en allemand ou en français. Exit donc le chanteur libre.

Jacques Neirynck? Hum-hum. Certes, certaines pages rappellent les descriptions des institutions suprêmes de Suisse, et de mettre en lumière leur discrétion qui abrite de nombreux secrets de famille. Mais je n'ai pas ressenti, en lisant "L'attaque du Palais Fédéral" ou "Et Malville explosa", le côté vitriolé de "L'Evasion de C. B.". Si c'était lui, il se serait lâché... or, dans le livre de Janus, les démocrates-chrétiens (ou "social-crucifériens") ne se lâchent pas. Ce sont des politiciens suisses typiques, avec leurs tabous et leurs limites.

D'autres? On a prononcé le nom d'Alain Berset comme auteur possible, mais j'émets des doutes: cela ferait pas mal de cordes à son arc. Ou Carla del Ponte? Il faudrait qu'elle écrive en français, avant tout... sans oublier qu'elle est déjà fort occupée par son propre témoignage de procureur à La Haye - écrit en italien. A moins que ce ne soit un des auteurs maison des éditions Xenia? Mais ce serait un politologue doublé d'un homme de terrain - un journaliste parlementaire, peut-être, ou un député.

Une chose est certaine: l'homme ou la femme qui a écrit ce livre prend le train, le matin entre sept et huit heures, entre Lausanne et Berne. Un chapitre est à ce titre révélateur, le tout dernier, où il décrit l'ambiance qui règne dans le train ce 13 décembre 2007 au matin: des gens qui sourient sans trop savoir pourquoi, des gens qui écoutent la radio, comme pendus aux lèvres d'Eveline Widmer-Schlumpf qui s'apprête à dire si elle va accepter de succéder à Christoph Blocher, à la suite de son élection de la veille. Et la bonne humeur dans les yeux de ceux qui, avant les autres, ont su.

Il faudrait que C. B. se fasse plus souvent sortir du Conseil fédéral...

par Daniel Fattore publié dans : Littératures
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Lundi 16 juin 2008

Repas au Restaurant du Gothard, ce soir, à Fribourg. Vers 19 heures, je me suis pointé dans ce qui est, depuis toujours, une institution - entre autres l'endroit où j'ai dîné, le soir où j'ai réussi mon dernier examen de licence, en 2002, et où j'ai bu moult verres de vin ou de bière, et mangé moult fondues, au temps des études. Tempi passati, à plus d'un titre!

Jusqu'aux années 2004, en effet, l'établissement était dans ses vieux murs, dans un style absolument délirant qui a dû marquer toute personne qui a eu le bonheur d'y transiter un jour, pour un verre ou une fondue. Pêle-mêle, il y avait là une sculpture biscornue de Niki de Saint-Phalle, un dessin de Barrigue au plafond, une image lumineuse de la Landwehr de Fribourg à Sydney, une puissante affiche du Choeur des XVI à Moscou... et à mesure qu'on lui passait de nouvelles choses, la patronne, Marie-Rose, les intégrait à une décoration de plus en plus pléthorique. Un fatras qui faisait beaucoup pour le charme de ce qui était devenu une institution au fil des ans.

Cela, sans compter que les repas étaient proposés à un prix plutôt avantageux, surtout pour un endroit qui devait attirer bon nombre de touristes. La table était copieuse, en outre.

Et là, en cette soirée d'après-rénovation, voilà que je me retrouve dans un établissement qui a certes conservé son côté baroque, mais comme tiré au cordeau à la manière d'un jardin à la française. Pas une sculpture ne dépasse, pas une coupure de presse ne jaunit dans un coin, derrière une photo dédicacée par quelque célébrité locale. J'ai pu repérer une photo d'Albert de Monaco, chouette... mais que cela paraît sage! La musique elle-même, qui contribuait au côté délirant à l'époque (Beromünster! un émetteur alémanique qui aime les vieux trucs!), était absente.

Et l'assiette? Les prix ont augmenté, on le sent, même s'il y a quelques plats de petite restauration qui restent avantageux. En revanche, ce que j'ai choisi était pour le moins copieux - ça, c'est resté. Le vin était à l'avenant: un breuvage du mois, français; mais il est aussi possible de commander des Vully et autres spécialités plus helvétiques. Ce qui est resté également, c'est la petite assiette de crudités qui précède toute fondue dans l'établissement - une marque de fabrique, que deux supporters néerlandais ont savouré à la table d'à côté. Sauver l'essentiel? Peut-être.


Photo: myswitzerland.com

par Daniel Fattore publié dans : Plaisirs de bouche
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Dimanche 15 juin 2008

Il y a du rififi dans le monde des arts! C'est ce que semble dire l'homme de radio suisse Daniel Fazan dans son roman "Morose foncé", publié en 2007 aux éditions Publi-Libris. L'argument peut être résumé rapidement: grisé par le succès, un artiste prend ses distances avec tout le monde, crée une industrie de création de ses propres tableaux par des tiers... et cherche à se venger d'affronts subis dans ses débuts. Une trame assez classique donc, celle de l'artiste presque maudit, soudain confronté à un succès dû davantage aux circonstances qu'au génie. L'affaire se déroule dans un pays qui pourrait être, qui est même la Suisse, même si elle n'est jamais nommée.

Dès le début, le suspens marche à fond, fondé sur le rythme lent d'une sorte de journal intime qui privilégie l'introspection et adopte le ton de la confession. Quels sont les personnages qui parlent entre eux sur les trois premières pages du récit, écrites en italique? L'artiste et son collaborateur personnel, si l'on ose le nommer ainsi. Mais cela, l'auteur ne le dévoilera que petit à petit. De même qu'il prendra tout son temps pour camper le décor et dire ce que fait le narrateur - le mot "atelier" met certes sur la piste en page 7, mais ce n'est que plus tard que le lecteur saura sans ambages. Et à mesure que les réponses arrivent, les questions naissent.

L'auteur fait également preuve de lenteur et de précision pour présenter Mara, compagne des jours d'infortune de l'artiste, incarnation d'un jusqu'au-boutisme qui ne sera pas payé de retour: elle finira par briser ses propres oeuvres, et sera délaissée par le narrateur, qui choisira de fréquenter quelque temps une "Marina", petite Mara insatisfaisante et dérisoire. Famille recomposée, le couple Mara-Narrateur semble un objet recollé, qui ne peut que se briser tôt ou tard.

Le narrateur lui-même se considère comme un pur, au début; mais son succès vient quand il passe, comme dit l'auteur, "de la révolte à l'obéissance" (p. 14). Obéissance? Compromission, en tout cas. Et c'est là que l'affaire commence vraiment, d'abord avec l'intervention de Jo, sorte de nègre à qui le narrateur confie la réalisation de toiles afin de répondre à une demande importante qui promet d'être fort lucrative. Le succès rend naturellement le narrateur très "business", ce qu'il expose en pages 101 à 103. Trop indépendant, trop talentueux, Jo sera remplacé par des salariés hongrois.

Mais le narrateur considère sa compromission, sa trahison, comme quelque chose de normal, comme un juste retour des choses: "La trahison est l'arme ultime des victimes", dit-il - la phrase figure du reste en exergue du roman, éclairant celui-ci dans son ensemble. "Pur, avant, j'en crevais. Aujourd'hui, j'en vis, avec aisance. Qui est cynique? Le système ou moi?", affirme par ailleurs le narrateur en page 107.

La prise de distance du narrateur est également progressive. Elle évolue lentement quand il s'agit de Mara; mais le ver est très tôt dans le fruit, puisque le couple d'artistes, déjà, se condamne à vivre dans sa "Renardière", tanière de renard rusé meublée avec luxe, sans jamais recevoir qui que ce soit. Le narrateur refusera du reste de partager son succès avec qui que ce soit, allant même jusqu'à exploiter puis à griller son ami Jean auprès de l'Office de la culture, chargé de distribuer les subventions, par des méthodes de faussaire. Au terme du récit, l'artiste se trouve dans un hôtel de luxe, seul dans sa chambre comme il l'est dans son art, et donne à croire à tout le monde qu'il se trouve en voyage professionnel.

Autant dire que nous avons affaire ici à un roman bien fichu, dans lequel il faut toutefois faire l'effort d'entrer. L'auteur a en effet une manière bien à lui de glisser ses péripéties, de sorte qu'on ne se rend pas forcément compte du moment où tout bascule - et s'il y a effectivement un tel moment. La tour d'ivoire se construit...


Site de l'éditeur: http://www.publi-libris.ch
Photo: galerie ABPI.

par Daniel Fattore publié dans : Livres
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